LES SALVATJONAS-LES SAUVAGEONNES
Malgré le beau temps qui incitait à rester à la terrasse des cafés en bonne compagnie, la salle de concert du Conservatoire occitan des musiques et danses traditionnelles (1) de Toulouse était bien remplie.
Sur scène, une lampe d’intérieur sur pied donnait une lumière douce qui changeait de couleur comme les heures de la journée, ou des saisons, et nous donnait l’impression d’être dans une chambre accueillante et feutrée, idéale pour une veillée, où les femmes reprenaient des chansons de laine, femmes libres qui revendiquaient l’amour, la dignité et la liberté. Mais aimaient aussi danser autour du Feu de la Saint Jean.
En 2021, Aelis Loddo, chant, alto, violon, percussions, et Laurie Alias, chant percussions, se sont rencontrées autour d’une envie commune de chanter.

(c) Valentina Solfrini
De par leurs histoires familiales et leurs esthétiques personnelles, elles se sont vite orientées vers le répertoire languedocien. Depuis quatre ans, elles tirent les bouts des fils tissés par leurs aîné.e.s et parcourent les bals, veillées, festivals et stages de chants.

Le duo privilégie les instruments acoustiques et a choisi de mettre en relief les voix grâce aux percussions variées (podorythmie, alfaia (une sorte de grosse caisse à peau animale assez fine, portée à l’épaule par une corde et jouée à l’aide de deux battes en bois), bendir…) avec des accompagnements mélodiques (alto, violon, guimbarde). Cette matière sonore est soutenue par l’excellente diffusion de Mathieu Phaure qui enlumine la pureté des voix et la profondeur des instruments.
Leurs harmonies vocales, soutenues par les pizzicati du violon d’Aelis et le battement du tun-tun, tambour pyrénéen, de Laurie Alias, avec des pauses prégnantes, me rappellent par moments celles de Rosina (qui avait un si beau sourire) et Martina de Pèira.
Si elles reprennent et arrangent des musiques traditionnelles avec subtilité, elles écrivent leurs propres textes dans l’esprit de celles et ceux qui les ont inspirées.

Leur Braiçairolà–Berceuse m’évoque celle per la nena, pour la petite fille, de Luisa Paulin (dont La Talvera a enregistré un magnifique album, ce n’est pas un hasard, car Aelis en fait partie (2):
Mais aussi L’eau de la rivière:
« Il est un pays, entre monts et vallées, où nos racines musicales tendent à l’oubli. Emportées par une vague folklorique, symphonique et tonale, elles ont perdu de leur modalité. Du fin fond de leur grotte languedocienne, les salvatjonas (« les sauvageonnes »), sont parties en quête de ces mémoires sonores. Intriguées par les chants des aïeux, leurs couleurs, leurs messages, ces petites sauvages décident de se les réapproprier dans le monde d’aujourd’hui. Et vous invitent à ouvrir vos oreilles, lever le pied, ou pousser la chansonnette, au cœur de leur jardin sonore. »
Leur merle plumé, un traditionnel, est peut-être cousin de celui de Jean Richepin (1848-1926) Le merle à la glu (3):
Merle, merle, joyeux merle, Ton bec jaune est une fleur, Ton œil noir est une perle, Merle, merle, oiseau siffleur… Hier vint dans le bocage Le petit vaurien d’Éloi Qui voudrait te mettre en cage. Prends garde, prends garde à toi ! Il va t’attraper peut-être. Iras-tu dans sa maison, Prisonnier à sa fenêtre, Chanter pour lui ta chanson…
Mais leurs arrangements sont résolument contemporains.
Et la chanson se transforme en une danse endiablée, comme souvent dans leur répertoire, ce qui me réjouit comme tout le public.
Elles excellent aussi dans le registre des chants de travail et de révolte, et leur démarche rejoint celle de la regrettée Giovanni Marini qui a collecté ceux d’Italie, par exemple dans le magnifique Bella Ciao.
« Nous voulons aborder les relations qu’il y a eu entre les travaux collectifs et la musique dite traditionnelle, quel rôle avait la musique pour la cohésion sociale dans les mondes paysan et ouvrier, et comment elle peut être parfois un outil de critique des rapports de domination dans nos mondes d’hier et d’aujourd’hui. »
Les Salvatjonas pérégrinent en musique à la rencontre de fileuses, de bergères, de faucheurs, d’ouvriers, mais aussi de femmes de chambres et de travailleurs saisonniers, ces gagne-petits, Ganha-pichon, comme dit l’une de leurs chansons.
Tring tranga par exemple, un texte d’Aelis Loddo,
m’évoque ce passage du film 1900 de Bernardo Bertolucci où les femmes des travailleurs agricoles, souvent avec leurs enfants dans les bras, se révoltent et marchent contre les soldats qui reculent; ou ce gigantesque tableau (qui servait d’affiche au film) de Giuseppe Pellizza da Volpedo (1868-1907):

Il Quarto Stato (Le Quart-État – détail)
Frappe, frappe, frappe la terre
La terre est dure comme de la roche,
Les pieds dans la boue, la tête qui explose…
Gronde, gronde, gronde la colère
Quand les premiers levés sont les derniers couchés.
Quand l’estomac crie famine pour un sou de misère,
il faut nourrir toute l’humanité…
Et elles persistent et signent, sur une musique traditionnelle bien sûr, arrangée par leurs soins, un encouragement à donner un grand coup de balai dans le grand cirque du monde:
… Ils disent à la télévision que les briques sont rondes.
Ils parlent de liberté en finançant la guerre.
De la précarité la Nation prospère…
Balaja lo ! Balaie-le !
DIDON ET ENEE PURCELL-BLANCA LI
C’était dans la grande salle du Théâtre National de Toulouse pour Odyssud hors les murs (puisqu’il nous faudra encore deux saisons nomades pour retrouver le grand Théâtre de la Scène conventionnée d’intérêt national « Art Enfance Jeunesse » de Blagnac. Et il n’y avait plus une place de libre, sauf à faire asseoir les gens sur les marches (ce qui serait contraire aux normes se sécurité.)
La première scène donnait le La: chaque danseur mimait un musicien, comme l’on peut s’amuser à le faire seul en écoutant son morceau de musique favori: en l’occurrence, c’est l’ouverture de Didon et Énée dont j’aime particulièrement la version de Nikolaus Harnoncourt & Concentus musicus Wien:
même si c’est celle des Arts Florissants sous la direction de William Christie enregistrée au Gran Teatre del Liceu de Barcelone qui sert de leit-motiv au ballet. Des sons aquatiques lointains en fond sonore rappelaient le voyage marin d’Enée parti fonder Rome.
Sur un sol noir brillant, les pas de danse contemporaine, étaient exécutés avec une technique classique d’une grande précision et une gestuelle totalement libérée, traversés de clins d’œil hiphop; et même « flamenco », que certains à côté de moi ont vu dans les jeux de mains.
Les jeux de lumières habiles de Pascal Laajili mettent en évidence des clairs obscurs et des ombres chinoises fort bienvenues, de belles images oniriques où j’ai même cru voir passer comme une préfiguration d’un tableau d’un autre créateur anglais, William Turner.
Le plateau a été recouvert d’eau par les danseur.se.s, comme un miroir qui concentrait l’attention sur leurs corps et sur ce tapis liquide même leurs glissades sont chorégraphiées.

Dan.Aucante
Le seul opéra d’Henry Purcell, Didon Énée, qui narre les amours contrariés de la Reine de Carthage et du Prince Troyen, est prétexte à des scènes d’une très grande sensualité: les corps ondulent comme dans des parades nuptiales, s’étreignent fiévreusement, des murmures puis des cris orgasmiques s’élèvent, ce qui n’est pour déplaire au public, et j’ai même entendu derrière moi des petits gloussements; je n’ai pu m’empêcher de penser qu’il y a soixante ans cette chorégraphie aurait certainement été censurée. Ce qui aurait été bien dommage.

Dan.Aucante
Quand les danseur.se.s se regroupent ensuite en un cercle frémissant et palpitant comme une fleur carnivore, je me suis souvenu du Boléro de Ravel merveilleusement chorégraphié par Maurice Béjart que j’ai eu l’insigne honneur de voir en 1966 dans la Cour d’honneur du Palais des Papes d’Avignon.

Dan.Aucante
Mes voisines de derrière ont émis des commentaires mi-figue, mi-raisin, trouvant « la mise en scène trop longue et réplétive, surtout dans la seconde moitié de ce ballet hésitant entre académisme et franche contemporanéité. » (texto).
Même s’il est vrai qu’on peut y trouver des longueurs et des répétitions, à trop vouloir sans doute « coller » à la musique envoutante du compositeur britannique qui rythme le ballet comme une antienne, on ne peut passer sous silence que ces dix danseuses et danseurs (4) réalisent une véritable performance d’une heure et demie en solos, duos, trios ou à l’unisson.
Je me suis rappelé la méthode de Jerzy Grotowski, inspirée du Théâtre de la cruauté d’Antonin Artaud, cette approche innovante du théâtre qui se concentre sur la préparation physique et psychique des acteurs plutôt que sur la mise en scène elle-même: j’ai ressenti cette émotion première que l’« athlète du cœur », par son travail postural et rythmique, entend ranimer. Leurs glissades chorégraphiées millimétrées défiant les lois de la pesanteur, sont en effet sidérantes.
Et la majorité les spectateurs, comme moi, leur a fait une standing ovation totalement méritée.
SOCRATE D’IMER 1992
Albert Camus a écrit: « Toute œuvre d’art est un cadeau pour le futur. »
C’est sans doute dans cet esprit que le Musée départemental de la Résistance et de la Déportation de Toulouse a commandé la fresque murale « Socrate » à l’artiste Imer1992.

Venu du graffiti urbain, le parcours artistique de celui-ci, marqué par l’exploration audacieuse et l’innovation constante, témoigne de « son engagement envers l’art en tant que moyen de partager et de transcender les frontières. »
Au premier regard sur Socrate, la fresque exposée désormais en permanence au musée, (non loin de la Marianne noire de Magali Brunet), je ne peux m’empêcher de penser au pionner de l’Art urbain, Ernest Pignon-Ernest et à ses dessins charbonneux dans les rues depuis les années 70.
Cette œuvre a été réalisée à l’étage du musée, sous la forme d’une performance artistique ouverte au public lors de la Nuit des Musées en 2023. Acquise par le musée en 2024, elle a été achevée à l’occasion des Journées européennes du Patrimoine 2025. Le plasticien a dessiné et commencé à peindre la toile avec de l’acrylique au pinceau dans son atelier, il a ensuite fini la toile en débordant sur le mur lors de deux performances.

Par cette fresque, l’artiste rend hommage aux résistantes et aux résistants, à leur engagement et aux actions menées pour libérer la France. Le choix du titre de l’œuvre fait plus particulièrement référence à des ancêtres de l’artiste membres du maquis Socrate, implanté dans le Morvan entre novembre 1943 et septembre 1944. Ce maquis a compté jusqu’à 700 hommes et femmes et est à l’origine de plusieurs actions de sabotage ciblées sur les convois allemands, en particulier sur les voies ferrées par écartement et/ou déboulonnage des rails. Il s’agissait d’un acte fort et spectaculaire, plus apprécié que les bombardements alliés qui faisaient de trop nombreuses victimes civiles.
L’œuvre d’Imer1992 s’inscrit pleinement dans les missions du musée, au-delà de la conservation des objets d’époque, de transmission de l’histoire de la Résistance et de la Déportation, de faire vivre à travers les différentes formes d’art la mémoire de celles et ceux qui ont combattu pour la liberté.
Comme dit une chanson anonyme que m’a apprise ma très chère d’Angèle Bettini-Del Rio (1922-2017):
Terroristes c’était ainsi qu’on nommait les gars du Maquis, les braves gosses,
Je le jure de vous à moi les Maquisards ne faisaient pas souvent la noce.
Souvenez-vous de ces garçons et de ces filles quand vous chanterez les chansons
que peut chanter un homme libre, que peut chanter une femme libre…
Pour en savoir davantage:
1) Conservatoire Occitan des Musiques et Danses traditionnelles. A ne pas rater le samedi 12 juin à 18h45, toujours au COMDT, Cinzia Minotti & Giuseppe Ponzo, l’âme d’Alberi Sonori, ce groupe italien dont je vous ai déjà fait l’éloge: Alberi Sonori à l’Ecluse Saint Pierre et à la Bibliothèque d’Etudes et du Patrimoine : le cœur battant de l’Italie que l’on aime
2) Salvatjonas / Facebook – Agenda
3) Le merle à la glu de Jean Richepin :
Merle, merle, joyeux merle, Ton bec jaune est une fleur, Ton œil noir est une perle, Merle, merle, oiseau siffleur. Hier tu vins dans ce chêne, Parce qu’hier il a plu. Reste, reste dans la plaine. Pluie ou vent vaut mieux que glu. Hier vint dans le bocage Le petit vaurien d’Éloi Qui voudrait te mettre en cage. Prends garde, prends garde à toi ! Il va t’attraper peut-être. Iras-tu dans sa maison, Prisonnier à sa fenêtre, Chanter pour lui ta chanson ? Mais tandis que je m’indigne, Ô merle, merle goulu, Tu mords à ses grains de vigne, Ses grains de vigne à la glu. Voici que ton aile est prise, Voici le petit Éloi ! Siffle, siffle ta bêtise, Dans ta prison siffle-toi ! Adieu, merle, joyeux merle, Dont le bec jaune est en fleur, Dont l’œil noir est une perle, Merle, merle, oiseau siffleur.
3) Giuseppe Pellizza da Volpedo revendiquait « L’art pour l’humanité. »
Il quarto stato, signifiant littéralement « le Quart-État » (expression qui, en écho à celle de tiers état, se réfère au « quatrième ordre » évoqué à la veille de la Révolution française par Louis Pierre Dufourny de Villiers qui exigeait que la population la plus pauvre soit représentée aux états généraux aux côtés du clergé, de la noblesse et du tiers état), est une peinture effectuée par ce peintre (1868-1907) en 1901. Ce « quart état » est censé représenter les pauvres, les ouvriers, les paysans, les artisans, les indigents, alors que le tiers état (la bourgeoisie) a été le grande bénéficiaire des conquêtes de la Révolution.
4) Ces danseuse et danseurs méritent toutes et tous d’être cité.e.s: Martina Consoli, Melissa Cosseta, Alizée Duvernois, Coline Fayolle, Louka Gailliez, Meggie Isabet, Julien Marie-Anne, Quentin Picot, Gaël Rougegrez, Gaétan Vermeulen.
5) Musée départemental de la Résistance & de la Déportation
