Avec les giboulées, je me souviens de René-Guy Cadou (1920-1951), ce doux poète parti si jeune, le jour du printemps: Des œufs dans la haie / Fleurit l’aubépin /Voici le retour /Des marchands forains. / Et qu’un gai soleil / Pailleté d’or fin / Éveille les bois / Du pays voisin…
Je ressens aussi cet avant-printemps dans les créations artistiques de mes coups de cœur: une chanson, une exposition photographique et un livre.
Ô Toulouse par Guillaume Lopez
Guillaume Lopez (1), accompagné de Serge Lopez et Jérémy Rollando aux guitares, vient de dévoiler une relecture singulière de Ô Toulouse, chantée en occitan, qui, j’en suis sûr, aurait ravi Claude Nougaro. Elles ont été très nombreuses les reprises de cette belle chanson, devenu un hymne, mais celle-ci est certainement la plus belle, à mon goût, tant elle en respecte et en transcende l’esprit. Cette déclaration d’amour à la ville rose est de plus sublimée par son écrin: le cadre prestigieux de la Salle des Illustres du Capitole de Toulouse, lieu emblématique chargé d’histoire, si cher au cœur du poète.
Entre jazz, java et flamenco, entre Pays d’Oc et Espagne, le trio propose une interprétation à la fois sensible et virtuose, enracinée et vagabonde, respectueuse et libre. Une version audacieuse où Guillaume Lopez prête sa voix au grand Claude toulousain avec deux guitaristes d’exception: Serge Lopez, figure emblématique de la créativité toulousaine à la fibre hispanique, et Jérémy Rollando (dont le père est un percussionniste coloriste), nouveau prodige de la guitare flamenca. Ensemble, ils rendent un hommage vibrant à Claude Nougaro, à la langue occitane et à l’histoire de Toulouse – ville cosmopolite, accueillante, profondément ibérique et résolument ouverte au monde; ici, l’occitan n’est pas un repli mais un point de départ, un espace de dialogue et d’ouverture.
Réalisée par Joachim Ducos, la vidéo réalisée par Joachim Duco est disponible sur https://youtu.be/yGuz8aVaUhc ; le single est disponible sur : https://bfan.link/o-toulouse
Je vous ai plusieurs fois entretenu dans cette chronique du bien que je pense de Guillaume, qui, tout en déplorant que « la Culture soit de moins en moins la priorité de nombreux politiques, alors qu’elle est indispensable à la vie de chacun et au vivre ensemble », continue sa quête de la lumière artistique; et je demande encore jusqu’où il montera.

Sophie Zénon à la Galerie du Château d’Eau
Je vous recommande fortement de découvrir l’exposition de réouverture de la Galerie du Château d’Eau (visible jusqu’au 22 mars 2026), L’humus du monde, de Sophie Zénon (2): cette plasticienne aux origines italiennes nous donne à voir ses paysages intérieurs et son hors champ titille notre imaginaire entre chien et loup. Comme dans ce visage d’homme en chiaroscuro, en clair-obscur.

© Sophie Zénon
Le parcours de l’exposition s’articule en trois chapitres déclinant les cycles successifs de son travail au travers des espaces du Château d’Eau:
– dans la Tour, au rez-de-chaussée, REMANENCES (depuis 2013) autour de la mémoire des paysages de guerre, qui m’évoquent les œuvres si profondes du grand auteur italien Mario Rigoni-Stern (3), témoignage d’une époque hantée par la Grande Guerre où les gens simples s’efforçaient de conserver leur humanité, envers et contre tout.
Des visages de soldats allemands et français de la Première Guerre mondiale, dont les éclats forment des « gueules cassées ». En s’inspirant de procédés prisés par le surréalisme et le mouvement dada, la photographe a composé un livre d’artiste en format leporello (livre accordéon).

© Sophie Zénon
Les textes, tirés de La bataille d’Occident (Éd. Actes Sud) de l’écrivain Éric Vuillard, invitent à réfléchir à ce qui nous lie, nous rassemble et nous répare. Ainsi, la dernière phrase du livre, « Un champ de bataille est un paysage comme un autre, » éclaire-t’elle la démarche artistique.
Ce n’est pas hasard non plus que j’ai pensé à La Chambre des officiers ce film bouleversant de François Dupeyron adapté du roman de Marc Dugain…
– au sous-sol: IN CASE WE DIE (2008-2011), un cycle sur la mort s’inscrivant dans la continuité de la photographie post-mortem du XIXe siècle auquel l’artiste a adjoint, pour cette exposition, de nouvelles créations inédites.
Bouleversante certes, cette évocation des momies conservées dans la crypte du Couvent des Capucins de Palerme, dont celle de Rosalia Lombardo, morte à l’âge de 2 ans d’une pneumonie en 1920, qui a fait le tour du monde par la photographie et ne cesse de susciter des fantasmes religieux.
Entre la fin du XVIe siècle et le début du XXe siècle, les notables siciliens avaient l’habitude de confier les corps de leurs proches défunts aux mains des moines capucins, qui les embaumaient avant de les exposer dans leurs catacombes.

© Sophie Zénon
Les momies sont exposées en position debout dans des niches blanches directement creusées dans la roche. Une pancarte indique le nom et la date du décès de la personne. « Cette confrontation avec ces êtres qui ont vécu comme vous et moi me bouleverse. C’est notre humanité, notre histoire commune. Regarder la mort, n’est-ce pas être au plus près de la vie ? »
Grâce au traitement délicat de la lumière et des couleurs, à l’usage d’un léger flou maîtrisé, cette série sur les « Momies de Palerme » redonne vie à ces étranges défunts.
Il n’est pas étonnant, de par sa culture familiale italienne, où les ancêtres ont toute leur place, que l’artiste se soit intéressée à ce thème récurrent.
– enfin, logiquement, à la Galerie 2 : ARBORESCENCES (2010-2017) dédié donc à sa propre histoire familiale, d’une Italie rurale, si chère au jeune Pasolini, disparue avec les lucioles, dans le miroir des rizières.
Entre ciel et terre apparaît le visage de Maria, la grand-mère maternelle de la plasticienne, une de ces mondine (ouvrières saisonnières) des rizières qui ont créé le Bella Ciao, cette chanson de révolte devenue hymne mondial des manifestations. « Les photos du cycle Arborescences (2010-2017) touchent à mon histoire familiale, liée à l’immigration italienne pendant l’entre-deux-guerres », confie l’artiste qui interroge ici les notions d’héritage, d’identité, d’exil, dans une quête la menant des Vosges aux rizières du Piémont italien.

© Sophie Zénon
« Ce regard étrange, nous regardant sans nous voir, est-il nostalgique ou tourné vers l’avenir et ses promesses ? »
C’est celui que je retrouve dans les photographies de la grand-mère piémontaise de mon épouse qui voisine dans sa bibliothèque avec les livres de… Mario Rigoni-Stern (3).
Pour sa réouverture, la Galerie du Château d’Eau a fait le bon choix.
L’exposition est visible jusqu’au 22 mars 2026 du mercredi au dimanche de 11h à 18h.
1 place Laganne 31300 Toulouse ce Laganne 31300 Toulouse Tel : 05 34 24 52 35
Mario Rigoni-Stern Les saisons de Giacomo
J’évoquais plus haut Mario Rigoni-Stern (3), dont Primo Levi a dit « le fait que Rigoni-Stern existe est en soi miraculeux ». En effet, cet homme, rescapé de l’enfer du premier conflit mondial, nous a conservé vivant le souvenir de l’enfance et de l’adolescence de son ami Giacomo, qui étaient aussi les siennes, dans leur village du plateau d’Asagio sur les montagnes de Vénétie, dans le nord de l’Italie, près de la frontière autrichienne: les balades avec les copains dans la montagne environnante, la terrible sécheresse qui sévit en 1928, la vie très modeste, la grande fraternité des habitants du village, les absences du père de Giacomo parti travailler à l’étranger. La jeunesse de Giacomo est également marquée par les journées passées à récupérer munitions et équipements de la Première Guerre mondiale, dont les métaux sont revendus quelques lires, un gagne-pain auquel son père l’a initié et qui est omniprésent sur le plateau dans la nature alentour et parmi les cadavres, « qu’on préfère laisser au milieu des fleurs et des pins, plutôt que de les enfermer dans une boîte en zinc. Désormais, personne ne peut savoir qui il était, ni d’où il venait ».

Mario Rigoni-Stern © Placido Barbieri
Sans angélisme et sans nostalgie passéiste, sans pathos, dans une langue claire et pure comme de l’eau d’une source de montagne, l’auteur célèbre ici la beauté de la nature sur une terre de fraternité et d’entraide par une chronique pudique d’une région ruinée qui ne sort de la Grande Guerre que pour mieux se vautrer dans le fascisme mussolinien.
Une terre âpre mais juste rythmée par les saisons, une terre à l’écoute des bêtes et des arbres, une terre où, pour les prêts entre pauvre gens, il était d’usage de les rendre avec un intérêt de cinq pour cent seulement, une terre où les enfants, comme les oiseaux migrateurs qui passaient au-dessus de leurs têtes en vols triangulaires, couraient de maison en maison en chantant:
Sonne, sonne Mars / Au revoir la neige /
Voici l’herbe / Tous les fenils* sont vides.
Quand le coucou chante / La forêt fleurit.
* greniers à foin.
Pour en savoir plus :
> Guillaume Lopez : Anda Lutz, en avant la lumière !
Après des concerts en Italie, le trio se produira, entre autres, le 10.04.26 au Florida à Septfonds (82), le 09.05.26 à la MJC la Maisoun de L’Isle-en-Jourdain (32), le 14.05.26 et le 15.05.26 Festival Trad’envie de PAVIE (32).
2) Sophie Zénon
3) Les ouvrages Mario Rigoni-Stern (1921-2008), Le Sergent dans la neige, Histoire de Tönle, Les Saisons de Giacomo, En attendant l’aube, Le Vin de la Vie etc… sont parus en poche et lisibles à partir de 15 ans:

