Chaque mercredi, on rend hommage à un grand classique du cinéma. A voir ou à revoir.
Portier de nuit de Liliana Cavani
Ce n’est pas pour sa valeur cinématographique que Portier de nuit mérite sa place dans la recension des films qu’il faut avoir vus, mais plutôt pour sa portée sociologique et culturelle. Quand le film de Liliana Cavani sort en 1974, l’heure est depuis plusieurs années au rejet des tabous et des interdits. Des œuvres grand public ont bouleversé en ce début des années 1970 la représentation du sexe et de la violence au cinéma à l’instar du Dernier Tango à Paris de Bertolucci, d’Orange mécanique de Kubrick, de Délivrance de Boorman, des Chiens de paille de Peckinpah, de La Grande Bouffe de Ferreri ou des Valseuses de Blier. Les scènes de viol les plus crues sont monnaie courante, l’ultra-violence se banalise tandis que le film d’horreur – dans le sillage de La Nuit des morts-vivants de George A. Romero, La Dernière Maison sur la gauche de Wes Craven ou Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper – sort des marges au point que L’Exorciste de Friedkin devient en 1973 le premier « blockbuster » du genre.

Parallèlement, le cinéma pornographique gagne un vaste public notamment grâce à des productions soft du type Emmanuelle. On cherche à provoquer, à choquer, à scandaliser. Dès lors, quel est le tabou ultime ? Le nazisme et l’univers concentrationnaire. C’est à ces thèmes que la réalisatrice italienne va s’attaquer.
Ridicule et obscène
Vienne, 1957, Lucia et son mari, chef d’orchestre, arrivent dans un hôtel dont le portier de nuit, Max, fut officier SS dans un camp où la jeune femme, alors adolescente, fut déportée. Tous deux se reconnaissent et vont renouer avec la relation sadomasochiste entretenue au sein du camp de concentration. Par ailleurs, l’hôtel est également le lieu de rassemblement d’anciens nazis, amis de Max, soucieux de ne pas voir leur passé révélé.
La dénonciation du nazisme et de ses survivances sert ici de prétexte à une succession de scènes baignant dans une esthétique morbide et malsaine. Le camp devient devant la caméra de Liliana Cavani le théâtre d’orgies SM et de ballets érotiques à l’image de la séquence où Lucia danse, seins nus, vêtue d’un pantalon à bretelles, de longs gants en cuir noir et d’une casquette SS. Peut-être plus choquant encore : douze ans plus tard, la victime endosse à nouveau son rôle d’esclave volontaire dont la soumission se transforme en moyen de domination. Malgré l’implication de Dirk Bogarde et de Charlotte Rampling (deux interprètes des Damnés de Visconti qui évoquait la montée du nazisme), le ridicule le dispute à l’obscène dans cette version de Roméo et Juliette chez les SS.

« Tout travelling est affaire de morale » martelaient – de Jacques Rivette à Jean-Luc Godard en passant par Luc Moullet – les réalisateurs de la Nouvelle Vague. Ici, la morale est foulée au pied par une esthétisation qui illustre une fascination bébête pour le mal alors que la platitude de la mise en scène est digne de celle d’un mauvais téléfilm. En dépit, ou en raison de tout cela, Portier de nuit – censuré en Italie, longtemps interdit aux moins de dix-huit ans en France – gagna son statut de film culte sulfureux. Toute une époque, vous dit-on…
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