Chaque semaine, on vous invite à lire une nouveauté, un classique ou un livre à redécouvrir.
Hystérie collective de Lionel Shriver
En 2011, un grand mouvement pour la Parité mentale déferle aux Etats-Unis, en Occident et ailleurs, mais l’Amérique est la matrice et le laboratoire avancé de cette guerre déclarée à l’intelligence. Selon le nouveau discours dominant, tout le monde est égal. Concrètement, il n’y a plus d’idiots ni de gens intelligents (et encore moins d’êtres d’exception ou de génies). Examens, notes, tests, évaluations, sélections disparaissent. Le quotient intellectuel est tabou. Naturellement, le langage n’échappe pas à cette révolution : les mots charriant la moindre connotation ou double sens, positif comme négatif, sont désormais bannis car porteurs de discriminations. L’Histoire, la littérature, le cinéma passent également au tamis de ce nouveau filtre. Cependant, le réel peine à s’effacer derrière l’idéologie…

Lionel Shriver © Raoul Dobremel
Le nouveau roman de Lionel Shriver, Hystérie collective, qui vient de paraître, met en scène ce grand renversement à travers la relation entre Pearson et Emory qui se sont connues à l’adolescence. La première est professeur d’anglais à l’université de Voltaire, ville de Pennsylvanie, quand la seconde est journaliste pour la radio. Leur amitié aura du mal à survivre à la Parité mentale.
Entre le rire et l’effroi
Si la romancière américaine signe ici une uchronie (le roman se déroule de 2011 à 2027 et Obama – trop élitiste – a été évincé de la Maison-Blanche par Biden en 2012), elle trouve le juste équilibre entre réalisme et imagination. Le cauchemar qu’elle décrit est ainsi ancré dans le réel (politiquement correct, bien-pensance, wokisme, cancel culture) tandis que l’humour et le goût de la satire donnent à cette fable un véritable souffle. Surtout, l’auteur de Il faut qu’on parle de Kevin déploie son propos et son intrigue en explorant des enjeux intimes : l’amitié et la rivalité entre les deux femmes, l’explosion de la famille de Pearson, le succès professionnel d’Emory adhérant (par opportunisme ou par conviction ?) à la nouvelle doxa…
On songe par moments au 1984 d’Orwell à la lecture d’Hystérie collective ou, pour le côté farce, au film Idiocracy de Mike Judge. Comme dans la Chine maoïste, on invite les enfants à surveiller et à dénoncer leurs parents. Derrière la folie de l’égalitarisme, Lionel Shriver pointe l’un des fondements des entreprises totalitaires : « Les mouvements extrémistes n’ont de cesse d’avoir de nouvelles exigences » et par là même leur « quête ne doit jamais prendre fin ». On rit, on frémit. Le récit des catastrophes concrètes causées par le combat contre « l’intolérance cognitive » se révèle assez irrésistible. Un épilogue surprenant renverse les perspectives. Esprit foncièrement libre réfutant les dogmes quels qu’ils soient, Shriver désigne avec pertinence le trou noir guettant nos sociétés : « Nous avons rompu notre lien avec la vérité, perdant ainsi foi en l’existence même de la vérité. »


