La passagère opéra de Mieczyslaw WEINBERG Opéra national du Capitole
Première… et première française!
Effervescence et bonheur palpable du public réuni en ces lieux pour ce qui allait être pour sûr une expérience unique : théâtrale (à l’aune du Prix déjà obtenu pour cette mise en scène), musicale, littéraire (le livret est d’une ineffable richesse), émotionnelle (l’esprit bascule sans cesse de la plus obscure noirceur à la lumière et à l’espoir), philosophique (la profondeur de certains passages entraînant de profondes réflexions sur l’âme humaine).
Un voyage total par un art total.

La Passagère © Mirco Magliocca
Une introspection d’où l’on ne ressort certes pas désespéré mais empli d’un espoir et d’une douce lumière, à l’instar de ce qui pour moi est Le symbole de cet ouvrage: la petite flamme de bougie tenue par Bronka, à deux reprises (dont une fois, en larmes et dirigée résolument vers le public), alors que tout bascule dans le néant et que l’existence divine même est remise en cause.
Un grand moment, un inoubliable moment, de ceux qui marquent une année lyrique.
L’autre bien sûr, parmi tant et tant d’autres, étant le violon solo qui entonne la Chaconne de Bach…grande tension, et aussi immense symbole. Ce sera bien sûr l’un des climax de l’ouvrage et un de ces moments suspendus qui n’existent qu’à l’opéra. Ce passage marquera les esprits au fer rouge de la résistance de l’Art et de l’Humain face à l’anéantissement.
Production d’Innsbruck, mise en scène par ce génie qu’est Johannes Reitmeier! ayant obtenu le titre de « meilleure production d’opéra » par le Prix autrichien du Théâtre musical 2023. Tout au long de l’entracte, je n’arrêtais pas de croiser des personnes ravies par cette mise en scène,sa simplicité, son efficacité et son sérieux la littéralité. D’aucuns devraient en prendre exemple…je lorgne en ce moment du côté de la Capitale avec ce Ring abscons…mais c’est un autre sujet…

Le plateau vocal
Revenons au principal…
Les interprètes? nous leur devons tout ils ont tout donné: Anaïk Morel investit une Lisa assaillie par le retour du passé, la crainte des réactions de son époux et la culpabilité qui la dévaste. Une prise de rôle absolument parfaite pour un personnage kaléidoscopique…et un défi largement dépassé par cette interprétation d’un rôle vampiririsant, écrasant. La réussite est totale et impressionnante de véracité. Nous avons là une Immense artiste…et une immense chance!
Walter, son époux, incarné par Airam Hernández , impressionnant de vérité grâce à un jeu, une diction et une projection impeccables.
Marta, seul personnage non concerné par une prise de rôle, fut interprété, oh comble du luxe par Nadja Stefanoff, émouvante et captivante. Elle nous fait littéralement vivre les affres de cette horreur! Elle se consume littéralement dans la souffrance, l’espoir, le souvenir…bravo!

Les deux “héroïnes“, si l’on peut dire, Marta et Lisa
Tadeusz fut donné à Mikhail Timoshenko, poignant dans son courage et son humanité…une scène finale qui marquera les esprits ! Prise de rôle ici aussi comme tous les autres à l’exception de la susnommée.
Céline Laborie est ici Katja et son grand air de la chanson russe donnera à tous l’envie d’applaudir à tout rompre…un moment suspendu sans le néant et l’absolu. Un chant comme venu d’un ailleurs poétique et doucement lumineux, une lumière dans les ténèbres : Bravo!
Krystina, fut la touchante Victoire Bunel, notre précédente Melisande, ici aussi parfaite de vérité et d’humanité. Vlasta/Anne-Lise Polchlopek, Hannah/Sarah Laulan et Yvette/Julie Goussot ici aussi, touchantes et inoubliables compagnes d’infortune.
Bronka/Janina Baechle, Svetlana Lifar, un rôle qui me rappelle tantôt mère Lidoine des Carmelites, pour son côté maternel, et tantôt Mme de Croissy lors de sa lutte contre la négation du divin …un personnage d’une grande profondeur, porteur d’espoir, de lumière. Magnifique interprétation, immensément touchante. Ici aussi, tout vous chavira, le chant, la douceur, la supplique, la souffrance et la compassion. Bravo Madame, immense admiration!
Effectivement ici tout rappelle l’ouvrage phare de Francis Poulenc: l’isolement, l’omniprésence de la menace de la camarde, l’union dans la souffrance d’une communauté de femmes, le fait historique, le style du texte et sa profondeur, les individualités soulignées, ciselées. Mais ici l’univers musical est plus sardonique, ce qui rend certains passages plus amers, à juste dessein. Passer d’un air de jazz à des cris de SS, c’est aussi cela le génie de Weinberg.
Tout le reste de la distribution se tient avec autant de cohérence :
Une vieille femme/Ingrid Perruche, les trois SS: Damien Gastl, Baptiste Bouvier et Zachary McCulloch, et le vieux Passager Hazar Mürşitpinar
Quand au Kapo, la Surveillante principale, rôle tenu par Manuela Schütte, ce rôle m’a absolument terrifié dès son entrée: l’entendre épeler un à un autre au travers d’un haut parleur nasillard (sans jeu de mots), les matricules de ces pauvres femmes, fut pour moi une véritable plongée dans le cauchemar du camp d’Auschwitz. Impossible de faire mieux! C’est dantesque!!
Bravo aussi à l’Orchestre national du Capitole et au Violon solo de Quentin Vogel! Quel bonheur ce fut d’entendre cette partition aussi bien servie, dirigée par la grande finesse du chef Francesco Angelico. Les artistes du Chœur de l’Opéra national du Capitole, préparés par le Chef de chœur Gabriel Bourgoin, ont été saisissants dans leurs interventions, jamais surjouées et ont tout donné, et de leur présence scénique et de la beauté du tissu vocal.

Francesco Angelico et une partie des soixante musiciens
Je n’oublierai pas celle qui oeuvre dans l’ombre de la préparation de ce monument, dans la perfection de son expérience et de sa passion pour le service de l’Art, des artistes et du public, dans une humilité totale, Madame Irene Kudela grâce à qui la diction au sein de cette tour de Babel des souffrances, fut exemplaire.
Saluons enfin celui qui a fait de cette maison, un vrai phare lyrique, au travers des programmations, des challenges multiples et de l’expérience doublée d’un sens hors du commun lorsqu’il s’agit de placer tel ou tel nom en face de tel ou tel rôle: Christophe Ghristi. Merci pour cette audace, cette force, cette « vista ».
Ces qualités sont ici encore réunies pour cette création nationale, acclamée par la critique et, plus important encore, par le public (tout est sold out ou en passe de l’être).
Merci de nous faire découvrir ces oeuvres magnifiques grâce à cette mission d’éducation du public, sans doute la plus difficile : prendre le pari que ça marchera et avoir cette force…Respect!

Ce monument lyrique et compassionnel sera :
Le 8 février sur Mezzo live
Le 16 sur Mezzo
Mais aussi sur Medici.tv
On pourrait en écrire des pages tant ces trois heures d’opéra sont un concentré d’émotions pures! Alors, venez, soyez comme moi les Passagers de ce voyage intérieur vers les ténèbres, la Lumière et l’impossible oubli.
« Si un jour vos voix s’éteignent, alors nous perirons. » La Passagère.
« Si l’écho de leurs voix faiblit, nous périrons » Paul Eluard.
Daniel Martin
> Au Théâtre du Capitole, La Passagère distribue de violents uppercuts
> En création française au Théâtre du Capitole, La Passagère crée l’événement
> Entretien avec Christophe Ghristi


