
La Passagère © Mirco Magliocca
Quatre représentations seulement pour ce chef-d’œuvre d’opéra contemporain que son directeur artistique Christophe Ghristi vous propose dans une production irréprochable à tous les points de vue, d’une force bouleversante qui ne laissera pas le public indemne. On en profite pour louer la structure qui, dans sa globalité aura tout fait pour vous informer, vous instruire, attirer votre attention par tous les moyens actuels à disposition, les réseaux, les articles. À la tâche, un certain Dorian Astor n’est pas innocent. Si le nom Mieczyslaw Weinberg ne vous disait rien comme musicien, à ce jour, c’est devenu maintenant impossible. La Passagère est son premier opéra.

La Passagère © Mirco Magliocca
On peut consulter aussi sur ce blog, mon article intitulé : En création française au Théâtre du Capitole, l’opéra La Passagère crée en même temps l’événement.
Question compte-rendu, le plus court serait le mieux, ou devrait être le mieux mais, les qualificatifs positifs seront insuffisants et donc répétitifs.
Dans le livret, (voir mon article), impitoyable, aux formules “coup de poing“, il y a deux époques qui vont de pair. On va mesurer ici, l’extrême utilité des surtitres en français. Il y a le caractère parfaitement anxiogène à traduire de ce couple, un diplomate allemand et son encore jeune épouse, qui fuit l’Europe, et son passé. Cela se passe sur un paquebot transatlantique quinze années après la fin de la seconde guerre mondiale, avec des retours pour ne pas dire “flash-back“ provoqués par l’apparition d’une femme sur le pont, d’événements qui se déroulaient eux, dans le camp d’Auschwitz, et vécus par les deux principales protagonistes, Lisa et Marta. L’une, Lisa était alors une jeune gardienne SS, autrement dit un kapo, et l’autre, Marta, une détenue polonaise d’à peine vingt ans, déplacée de camp en camp, qui se retrouve érigée comme souffre-douleur par la première, pour des raisons multiples, qui ira jusqu’à la lister pour rejoindre le Mur Noir, image de la fin.

La Passagère © Mirco Magliocca
Il faut un dispositif qui permettent de passer des instants vécus par le couple durant la traversée et ces retours liés aux instants vécus dans les camps de la mort. Sans voyeurisme aucun, il faut bien évoquer l’horreur. Là est bien la prise de risque qui va rendre l’ouvrage éprouvant. Le plateau tournant de ce paquebot fait de bois permet, que la tension installée d’entrée ne se relâche pas et, de faire se succéder les huit tableaux jusqu’à l’épilogue, san entrave. Les entrailles du bateau sont aussi les couches des déportés. Une réussite technique, et esthétique, mais oui, dans laquelle on va citer, la mise en scène de Johannes Reitmeier, la scénographie de Thomas Dörfler, les costumes de Michael D. Zimmermann et les lumières, capitales, virtuoses de Ralph Kopp. Sans oublier-fait primordial-les équipes techniques du Théâtre qui ont permis un déroulé sans faille. Chapeau, une fois de plus.

La Passagère © Mirco Magliocca
Voyons côté musique. Diriger un opéra est un atout que possèdent certains chefs d’orchestre. Francesco Angelico avait dirigé ici-même le Mefistofele de Boïto, fort bien. Il domine ici une partition peu banale, incroyablement riche pour un opéra, à la puissance extraordinaire. Et c’est, de bout en bout, comme une évidence, aidé en cela par tous les musiciens de l’Orchestre national du Capitole de Toulouse participant à ce challenge, en fosse et en coulisses. L’effectif est conséquent pour un opéra, surtout dans sa diversité, et les percussions ont un rôle prépondérant. Il y a même un euphonium complétant le tuba. Une partition qui procède par juxtapositions et même imbrications de matériaux bien différents, plus quelques clins d’œil que Weinberg fait aux Anciens.
Dans la progression de l’ouvrage, il n’y a guère de moments de répit. On remarque cette synchronisation parfaite entre ce que l’on voit sur scène et la moindre mesure de musique.

La Passagère © Mirco Magliocca
D’autre part, ils sont nombreux à intervenir sur le plateau question chants, et le chef est en alerte rouge permanente. Et à part Marta, ce ne sont que des prises de rôles avec, en plus du rôle lui-même, accepter de chanter pour certaines dans une langue peu fréquente. Il y aura, en tout sept langues, sept ! sur le plateau car si le livret est au départ en langue russe, la version retenue ici est celle qui restitue aux protagonistes leur langue usitée. C’était un impératif pour Christophe Ghristi. On loue ici le travail réalisé par Irène Kudela, pianiste mais surtout extraordinaire dans le coaching linguistique, parlant, et connaissant elle-même, sept langues.

La Passagère © Mirco Magliocca
De plus, toutes les saynètes avec les déportées du livret, intensément tragiques, sont bien présentes. Par leurs prestations poignantes, elles vous clouent au fauteuil par le chant et le théâtre : remarquable. Que ce soit Ingrid Perruche en Vieille femme, ou Janina Bachle en Bronka, Olivia Doray en Yvette, Sarah Laulan en Hannah, Anne-Lise Polchlopek en Vlasta, Victoire Bunel en Krystina, Céline Laborie en Katja qui vous assène un K.O. avec une mémorable chanson russe.
Quant à Anaïk Morel, il faut assumer de chanter et interpréter Lisa. Pas une scène ne lui échappe, de la première sur le pont du bateau comme à la dernière dans l’Épilogue, comme dans ses questionnements sur le pourquoi de ne pas avoir été aimée par les détenues et surtout par Marta. Au bilan, une remarquable incarnation.
Marta dont la soprano dramatique allemande Nadja Stefanoff a fait sien le rôle, irrévocablement, définitivement. Surprenant. Exaltant.

La Passagère © Mirco Magliocca
Comme à l’habitude, les membres du Chœur de l’Opéra national du Capitole de Toulouse sont irréprochables sous l’autorité de leur Chef de chœur Gabriel Bourgoin.
Pas évident et donc, bien délicat, de se retrouver en costume de gardien de camp SS. Damien Gastl, Baptiste Bouvier, Zachary McCulloch assument la mise en scène en toute rigueur.

La Passagère © Mirco Magliocca
Deux rôles masculins irréprochables, de par le chant, et par l’investissement théâtral. En tant qu’amant de Marta, Tadeuz, Mikhaïl Timoshenko est plus que touchant. De brèves interventions mais tellement marquantes. Sculpteur et musicien, il est l’émotion même. Il vous secoue.
Airam Hernández est, si je puis dire, Walter. Le personnage, époux de Lisa, est parfaitement rendu, pourtant pas épargné par le livret qui lui offre quelques répliques d’un abject total, que le ténor espagnol nous assène par un chant …rayonnant d’un ténor presqu’héroïque. Dans l’expression du cynisme comme de la peur éprouvée, lui aussi, il est veule, égoïste à souhait. Bravo pour le rôle de composition.
Vous aurez compris que, si vous ratez La Passagère, en tant qu’amateur d’ouvrages lyriques, c’est fort dommage pour vous.
Michel Grialou
photos : Mirco Magliocca
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