CHANTS CONTESTATAIRES D’ESPAGNE
Depuis la nuit des temps, les opprimés ont chanté pour se donner du courage dans les moments d’anxiété ou par provocation pour se rebeller contre le pouvoir.
En Espagne il y a eu une très grande tradition de la chanson contestataire, mais ce fut pendant la dictature franquiste et les premières années de la Transition démocratique que ce genre a connu son essor et nous a laissé des bijoux musicaux, impérissables.

Si me borrara el vietno
Si le vent efface ce que je chante est une conférence-concert qui rend hommage à certaines de ces chansons (et à leurs auteurs bien sûr), parmi les plus mémorables du genre. Ces chants contestataires espagnols nous restituent « la bande son des années de lutte antifranquiste des années 1960. »
Le 11/12/2025, en partenariat avec le Secrétariat à la Mémoire Démocratique, l’Instituto Cervantes de Toulouse nous a offert un concert très agréable mais aussi très édifiant.

Maximo Pradera
Ce n’est pas un hasard si le guitariste-récitant Maximo PRADERA, est le neveu de Chicho Sánchez FERLIOSO, auteur-compositeur-interprète apprécié des années 60 et 70, dont le fameux Gallo Rojo, Gallo Negro a ouvert le concert-conférence:
Ils se rencontrèrent sur le sable les deux coqs face à face. Le coq noir était grand, mais le rouge était courageux. Ils se regardèrent face à face et le noir attaqua le premier. Le coq rouge est courageux mais le noir est traître. Coq noir, coq noir, coq noir je t’en avertis: ne se rend un coq rouge que quand il est déjà mort.
La soprano Laura SABATEL qui a commencé en jouant du violon, mais aimait plutôt chanter est entrée à 15 ans au Conservatoire de Grenade. Elle s’est produite sur les scènes du monde entier de Paris à New York (Carnegie Hall) en passant par Salzbourg et a interprété les rôles les plus importants pour soprano lyrique légère.

Laura Sabatel
Elle était ce soir-là accompagnée par le pianiste Antonio López SERRANO et sa voix aérienne a donné un nouvel envol, un souffle lyrique, à ces chansons souvent interprétées par des hommes.
Mi querida Españ., ma chère Espagne piano-voix, est presque lorcienne: Ma chère Espagne Cette Espagne vivante, Cette Espagne morte De ta sainte sieste Maintenant te réveillent Des vers de poètes (…) Ma chère Espagne Aux ailes immobiles Aux bandages noirs Sur la chair ouverte Qui a souffert ta faim ? Qui a bu ton sang Quand tu étais sèche ?
Al vent dal mort ? est une chanson en valencien de RAIMON en soutien aux mineurs des Asturies en grève et leurs femmes, reprimé.e.s dans le sang par… le général Franco (ce qui inspirera à Albert CAMUS sa pièce de théâtre Révolte dans les Asturies.)
Espagne chemise blanche de mon espoir de Victor MANUEL est à nouveau un piano-voix où la voix très pure de Laura SABATEL m’a fait penser à celle de Joan BAEZ: Espagne chemise blanche de mon espoir La peine noire nous étreint La peine laisse du plomb dans les ailes Je voudrais te prêter mon épaule et je te donne des mots Qui presque toujours finissent dans la vaste mer…

Al Alba de Luis Eduardo AUTE, A l’aube, censurée pour immoralité, parce que chantée par une femme (!) qui dit « Je veux te caresser à l’aube Comme la chaleur du matin fait fondre la glace… Je pressens qu’après la nuit Viendra l’aube, Je veux que tu ne m’abandonnes pas Mon amour, à l’aube »…, aurait pu être une Chanson d’aube des Trobairitz (Femmes Troubadours) du XIIe siècle.
Parlant de Femme troubadour, dans ¿Qué dirá el Santo Padre? Que dira le Saint Père ? de Violeta PARRA, la belle jardinière d’amour, évoquait la mort tragique de Julian GRIMAU, le dirigeant communiste, exécuté le 20 avril 1963 (!) par un peloton au terme d’une parodie de justice et malgré des appels du monde entier pour sa grâce. Vois comme ils nous parlent de la liberté / alors qu’en réalité / ils nous en privent (…) Que dira le Saint Père qui vit à Rome alors qu’ils crucifient sa colombe. Vois comme ils nous parlent du paradis, alors que comme accueil ils nous tirent dessus à balles réelles et tuent les innocents. Celui qui pratique la mort comme une vertu en commandant son petit déjeuner tranquillement et en même temps qu’on passe la corde au cou ne tient pas compte du cinquième commandement. J’ai une grande fureur dans le cœur pour chanter que le diable moissonne le blé dans ta plantation et qu’il l’arrose du sang de Julian GRIMAU.
Léo FERRÉ a aussi dédié « Franco la Muerte » à cet homme politique assassiné. L’heure n’est plus au flamenco Déshonoré Mister Franco Nous vivons l’heure des couteaux. Nous sommes à l’heure de GRIMAU.
Et évidemment L’estaca chanson-hymne (qui a connu 400 versions dans le monde dont une pour Solidarnoc en Pologne), ce soir-là dans une version lyrique qui m’a mis les larmes en souvenir de Lluis LLACH au Théâtre de la cité internationale Boulevard Jourdan à Paris où le pavillon de l’Espagne était fermé et barricadé (parce que m’avait dit le concierge « c’est un repaire de Rouges »). J’avais 20 ans.
Dans ce même théâtre, j’ai aussi entendu la même année Paco IBANEZ, qui chantait les grands poètes espagnols, entonner A galopar un poème de Rafael ALBERTI, devenu un hymne républicain, repris lui-aussi par toute la salle debout:
Il avait aussi chanté La Poesia es un arma cargada de futuro, La poésie est une arme chargée d’avenir de Gabriel CELAYA au programme également ce soir: (…) Je maudis la poésie que les neutres, se dédouanant de tout engagement, considèrent comme un luxe culturel. Ce n’est pas une poésie savamment élaborée, goutte à goutte. Ce n’est pas un produit d’exception. Ce n’est pas un fruit parfait. C’est comme l’air que nous respirons tous, c’est le chant qui donne de l’espace à tout ce que nous portons en nous. Une poésie aussi nécessaire que le pain quotidien, que l’air que nous réclamons treize fois par minute…
En rappel la « Ballade des prisons » en hommage à ceux qui ont dû s’exiler à Toulouse, sur un poème d’Agustín García CALVO mis en musique par Chicho Sánchez FERLOSIO (dédié à Josefa García SEGRET, institutrice féministe et républicaine condamnée à la prison à perpétuité) qui m’a évoqué l’ancienne Maison d’arrêt Saint Michel: Dans la cour centrale de la prison il y a un mûrier qui fleurit au midi avec des mots qui s’envolent vers les cellules: « Je t’ai libéré, tu ne sais plus que c’était une prison. Celui qui veut briser la prison peux trouver de la lumière dans le ciel au-dessus. »
Alfred de MUSSET disait: Les plus désespérés sont les chants les plus beaux et j’en sais d’immortels qui sont de purs sanglots.
LES KASPER’GIRLS A SAINT-PIERRE DES CUISINES
Il y a longtemps que Jean-Marc ANDRIEU, le directeur artistique des Passions et des Arts Renaissants, souhaitait nous faire partager son enthousiasme pour ces 4 sylphides de la musique baroque, et c’est chose faite depuis le 6 janvier 2026 où il faisait bon trouver de la chaleur, au propre comme au figuré, alors que dehors les doigts gelaient dans les gants si l’on faisait du sur place: ce soir-là les musiciennes ont dû réchauffer souvent leurs instruments de bois vivant et nous ont aussi réchauffé.e.s.
Et nous avons oublié pour une heure 15 minutes l’inconfort patent des sièges de ce magnifique Auditorium de Saint-Pierre-des-Cuisines.
Albane IMBS archiluth, guitare baroque et direction, Garance BOIZOT, viole de gambe, Axelle VERNER, mezzo-soprano, Gabrielle VARBETIAN, soprano, sont bien les dignes Filles de KAPSBERGER (1580-1651), Hieronymus de son prénom: elles n’auraient pas été dépaysées au Palazzo Barberini à Rome; si ce n’est qu’elles n’auraient pas porté des pantalons, mais des robes longues.
Et elles auraient chanté l’amour volé ou envolé: « celui qui n’a pas connu l’amour n’a pas connu la douleur » de leur illustre « père » dont elles ont interprété 6 compositions (à tout seigneur tout honneur.)

La lyre amoureuse de Tarquinio MERULA m’a rappelé celle de Guillaume APOLLINAIRE:
(…) je sais que souvent la nature entend mieux
Les sanglots de la lyre et les pleurs de nos âmes
Que les belles ô toi vers qui vont nos grands yeux
Dis-le moi, mon amour est-il vrai que tu m’aimes
Une étoile a donc lui sur nos fronts certains soirs
Ah ! mon corps connaîtra tous les deuils des carêmes
Pour payer le bonheur que lui vaut cet espoir.
L’archiluth est devenu une lyre dont les cordes ne résonnent que pour l’amour.

La tête sculptée de la viole de gambe, comme une figure de proue, oscillait entre l’espoir et la crainte comme Barbara STROZZI.

Les chanteuses se sont amusées à donner à leurs interventions un petit côté Commedia dell’Arte, en particulier la mutine mezzo-soprano Axelle VERNER.

Dans une ambiance violette et blanche, de villanelles pastorales en pastourelles lascives, de Chiacona populaire en Corrente vive, de Canarie dansante en Toccata au toucher léger, on n’aurait pas entendu voler une mouche (si la saison ne lui avait pas été fatale).
Il n’est pas étonnant que ces Girls courent les Académies et les Festivals d’Arques-la-Bataille à Vézelay, d’Ambronay à l’Abbaye aux Dames de Saintes; de l’Angleterre au Portugal en passant par la Belgique.

Passionnées par les œuvres baroques et prébaroques des XVIIe et XVIIIe siècles, on sent bien que ces girls s’amusent avec les genres, avec une vitalité et un humour de bon aloi. Et le public en a redemandé, séduit par tant de fraicheur virtuose.
Comme l’a justement dit en préambule Jean-Marc ANDRIEU, « la Culture, la Musique en particulier, est une sauvegarde contre le chaos du monde. »
PS. Photographies © Monique BOUTOLLEAU, Les Arts Renaissants 2026 courtoisie de Marie-Anaya MAHDADI.
Pour en savoir plus :
1) Instituto Cervantes de Toulouse
