Quinze ans d’images ressorties, triées et affichées. Au Café Visionnaire jusqu’au 28 février, le photographe Boris Allin, alias Odieux Boby, présente Cafoucho, une exposition tirée de sa monographie publiée chez Fisheye Éditions. Un retour à la maison pour ce Toulousain d’adoption, dont le regard s’est forgé dans la rue, dans des concerts, lors de manifestations et dans les coulisses des plus grands événements.

Au fond du café, l’exposition prend place au milieu des portants de vêtements Visionnaire, certains en collaboration avec Boby
Commençons par une définition. Le mot « cafoucho » vient du jargon provençal. Il désigne littéralement un fouillis, un débarras, un bazar mal rangé. En somme, tout sauf un concept marketing. C’est plutôt une image de la manière dont Boby travaille et pense la photographie : par accumulation, fragments et surtout par intuitions. L’exposition ne suit pas un parcours chronologique. Elle fonctionne plutôt comme un amas organisé. À l’image du titre en fait. On y croise des images issues du livre (on y croise d’ailleurs aussi le livre lui-même) mais aussi des photographies plus récentes et d’autres inédites. Des figures familières comme Antoine Dupont, Travis Scott ou encore Kendrick Lamar côtoient des scènes de rue, des foules compactes, des moments pris sur le vif. Ce qui frappe, c’est la cohérence qui se dégage de ce désordre (en apparence). Même usage des focales fixes, de l’utilisation du flou, des lumières dures et de cadrages parfois bancals. On capte une écriture photographique instinctive et qui accepte l’imperfection. Certaines images semblent presque accidentelles mais sont cohérentes précisément par ce qu’elles ne cherchent pas à être « parfaites ». Boby parle souvent de fragments. Cafoucho, c’est donc ça : une suite de morceaux de réel, sans hiérarchie, entre l’archive journalistique, le souvenir personnel et l’image purement plastique. On passe d’une foule en colère à un moment d’intimité, d’un concert survolté à une silhouette isolée. « Ranger son cafoucho », pour lui, ça a surtout voulu dire replonger dans des dizaines de disques durs pour tenter de faire émerger un fil conducteur. Avec le livre d’abord, puis avec cette exposition, visible gratuitement dans le lieu devenu emblématique de Bigflo et Oli.

Des photos de toutes les tailles, dans des cadres de toutes les formes, formant un joyeux « Cafoucho » d’instants figés
Le choix du Café Visionnaire n’est pas anodin. Plus qu’un spot à matcha ou une simple boutique, le lieu s’affirme de plus en plus comme un espace culturel à part, accueillant expositions, DJ sets et événements artistiques. Le lieu ne se construit pas autour de murs blancs neutres ni de parcours trop sobres. Les images s’intègrent à l’espace et se regardent à hauteur d’œil. Cette proximité fonctionne particulièrement bien avec le travail de Boby. Ses photos, souvent prises sur le vif, trouvent naturellement leur place dans ce cadre vivant. On regarde, on s’arrête, on revient voir un détail. L’exposition se visite comme on feuillette un carnet de notes visuel. Ce cadre fait aussi écho à la relation que Boris Allin entretient avec Bigflo & Oli. Depuis plusieurs années, le photographe accompagne le duo toulousain sur les routes, documentant leurs tournées, leurs concerts et leurs coulisses. Un travail basé sur la confiance et leur proximité, pas comme de la photo promotionnelle. Exposer ici relève donc moins de l’invitation symbolique que d’une évidence.
Odieux Boby n’est pas arrivé à la photo par hasard. Avant de vivre de ses images, il écrit sur la musique, couvre des concerts, traîne dans les fosses et les coulisses. Sur les meetings et dans la rue, son appareil photo s’impose peu à peu comme l’outil le plus juste pour capter l’ambiance, les foules et les tensions. C’est à partir de là que l’image devient centrale dans son travail. Depuis, il photographie sans forcément de hiérarchie apparente : tant des manifestations que des défilés de mode, en passant par des tournées musicales, des événements sportifs, des portraits de célébrités et des scènes intimes croisées au coin d’une rue. Ce mélange fait sa signature. Boby revendique un même plaisir à se retrouver au cœur d’une manif qu’au bord d’un tapis rouge. Une manière de faire cohabiter des mondes qui ne se croisent jamais. Aux Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024, où son travail avait été massivement relayé, il s’est imposé par cette approche sensible. Ce qu’il cherche ce n’est pas le moment spectaculaire à tout prix, mais ce qui déborde autour : les visages, la tension, l’attente, parfois la fatigue.

Au centre de la pièce, des dizaines d’objets, Polaroïds, pass presse et places de concert servent de témoins physiques du passage de l’appareil de Boby
Cafoucho n’est ni une rétrospective figée, ni un exercice d’auto célébration ; c’est plutôt un état des lieux. Voire une introspection. De ce travail long de plus d’une décennie, de tous ces lieux et visages capturés. Odieux Boby ne vient pas raconter une success story mais partager son regard qui s’est construit dans le désordre, au fil des rencontres et des terrains. Le tout créant une exposition accessible, sans discours plaqué, qui donne à voir le monde tel qu’il l’a traversé : imparfait, contrasté, parfois brutal mais surtout vibrant.
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