Au ThéâtredelaCité, le spectacle Là de Baro d’Evel a posé ses valises jusqu’au 24 janvier. Des bagages pleins à craquer de rêve et d’abstrait. Là ne s’impose pas mais laisse une trace. Quelque chose se déplace avec lui, dans l’air et dans l’espace. Dans cette nouvelle version avec l’Orchestre de Chambre de Toulouse en musique live, le spectacle de la compagnie Baro d’evel se rejoue au présent plus que jamais, et chaque soir devient une nouvelle première.

Comme enfermés dans un cube, les corps dialoguent de multiples manières ©François Passerini
Là commence dans un décor blanc. Un blanc qui, très vite, se fissure, se salit, se raye. Devient surface de passage et de pulsions. Rien n’y reste intact. Les corps y laissent des traces et le cadre lui-même semble accepter de ne plus tenir. Là ne construit pas un monde : il le met en tension, jusqu’à ce qu’il déborde. Deux corps occupent l’espace, ceux de Camille Decourtye et Blaï Mateu Trias. Et un corbeau pie, Gus, présence centrale. Dès les premiers instants, tout est question de tension et de retenue. Les gestes sont intenses, parfois bruts, parfois laissés en suspens. Rien n’est décoratif. Tous se complètent, se resserrent, pour dire quelque chose qui ne se parle pas. De manière à ne laisser que ce qui ne peut pas disparaître et continue de vibrer.
Premier volet d’un diptyque avec le spectacle Falaise, Là fonctionne comme un prologue. Depuis son écriture en 2018, la pièce continue de transmettre une langue méconnue, faite de corps, de chants, de chutes et d’élans. Les mots ne servent plus seulement à dire. Ils trébuchent, se superposent, se sabotent, comme si le langage arrivait toujours trop tard. Une langue qui ne cherche pas à être comprise mais ressentie. Comme une écriture à laquelle on ne fixe pas de règles. Le spectacle zoome sur l’ici et le maintenant, sur ces gestes auxquels nous ne prêtons (plus) pas attention ; les réflexes, les impulsifs, ceux du spasme. Ceux de la vie. Camille et Blaï ne racontent pas une histoire au sens classique. Ils laissent advenir leurs états.

Traces noires dénuées de sens, témoins de dérives solitaires teintées d’absurde ©François Passerini
Dans cette version inédite, la musique ne vient plus d’une bande son mais respire sur scène. Les cordes de l’Orchestre de Chambre de Toulouse deviennent une matière vivante de la représentation. Bellini, Purcell et Arvo Pärt font guise de paysages sonores dans lesquels les interprètes s’engagent pleinement. Les voix lors des dialogues et des chants survolent le théâtre et se frottent aux instruments. Les corps de toute la salle répondant aux vibrations. Pour Laurent Ballay, directeur délégué de la compagnie, cette version est à la fois une continuité et une prise de risque. « Le spectacle existait déjà, l’écriture était là, les parties musicales aussi, mais travaillées sur bande. Là, nous savions que l’on rejouait les cartes. Mais on profite du live pour améliorer encore la qualité du spectacle. » Le travail avec l’orchestre s’est construit progressivement, à la table d’abord, puis en répétitions sur les derniers jours, dans un va-et-vient entre théorie et pratique. « Quand on est passé à la scène, des modifications se sont faites. C’est un spectacle qui a accepté de se remettre en danger.«

Les cordes transportent les voix des deux interprètes ©Orchestre de chambre de Toulouse
Là est né après plusieurs tournées exclusivement sous chapiteau avec Bestias, grand succès de la compagnie. Le passage à la salle n’était pas un simple changement de format, mais un véritable déplacement. « Les artistes avaient envie de tout bousculer, de partir sur un nouveau terrain de jeu, de créer autrement ». Le point de départ fut Gus, un corbeau. Oiseau noir et blanc. Un jeu de couleurs qui est apparu comme une évidence visuelle et dramaturgique. Le blanc de Là répond au noir de Falaise. Un jeu de miroirs, de bascules. Gus n’est pas un accessoire dans le spectacle. Pour le public, un symbole. Pour les interprètes, c’est un partenaire. Sa présence impose une part d’imprévisible. « Il est au centre de l’écriture du spectacle. Sa présence pose aussi des questions logistiques, des contraintes particulières. » Car l’oiseau demande un engagement commun particulier que Camille Decourtye explique parfaitement sur Baro D’Evel : « Travailler avec un animal, c’est inventer un mode de communication. » Sur la scène, Gus traverse, observe, sautille. Il devient un passeur. Entre les humains, entre les mondes.

Gus, présence imprévisible mais point d’équilibre ©François Passerini
Le spectacle ne raconte pas quelque chose de fixe, il laisse percevoir ce qui se joue entre les corps, les voix et la musique, et invite à se laisser traverser sans chercher à tout comprendre. Là va droit à l’âme. Il propose une expérience. Une expérience parfois déroutante mais souvent bouleversante, qui parle À et DE nos ressentis furtifs : les mouvements qu’on ne remarque pas, les petites tensions, les impulsions du corps.

Camille Decourtye et Blaï Mateu Trias, ou deux corps mêlés dans l’instant ©François Passerini
Dans un paysage du spectacle vivant en pleine recomposition, Là s’inscrit sans discours théorique, mais avec une cohérence rare. « La version avec l’orchestre de chambre rajoutait un défi, notamment pour les parties de chant lyrique de Camille. Malgré tout on était confiants, car l’écriture du spectacle était solide. Ça ressemblait presque à une première, samedi dernier, à une forme de lâcher-prise. » Et c’est peut-être là que réside la force de ce qui se passe sous le toit du Théâtre en ce moment : dans cette manière d’oser la rencontre, de brouiller les frontières, et de continuer à chercher, obstinément, ce qui nous parle encore, depuis là.


