Chaque mercredi, on rend hommage à un grand classique du cinéma. A voir ou à revoir.
Playtime de Jacques Tati
Dans la filmographie aussi courte que géniale de Jacques Tati, Playtime est sans doute l’œuvre la plus ambitieuse et la plus impressionnante. Débuté en 1964, le tournage du film puis son montage s’étaleront sur trois ans avant la sortie sur les écrans en 1967. Un gigantesque studio est construit pour créer la ville et les décors qui seront au cœur même du quatrième long-métrage du cinéaste. Tati investit ses propres deniers dans le projet afin de rester maître de la direction artistique de ce film gigogne dont plusieurs visions n’épuisent pas la richesse. Dès la scène d’ouverture, le ton est donné. On suit M. Hulot dans ce qui semble être un hôpital, mais qui se révèle être un aéroport. Tati utilise les non-lieux et les objets de la modernité – immeubles et bureaux, appartements-vitrines, machines futuristes, ballet de voitures – dans une ville de béton et de verre pour mettre en scène l’éternelle comédie humaine. Playtime se compose de six séquences à travers lesquelles Hulot et une touriste américaine serviront de fil rouge et dont la scène de l’inauguration du restaurant le Royal Garden constitue un chef-d’œuvre dans le chef-d’œuvre.

La soirée festive et millimétrée vire à la catastrophe. Les gags s’enchaînent. Le désordre, l’ivresse et la vie reprennent le dessus face à l’uniformisation et la mise sous cloche du monde. Dès l’immédiate après-guerre avec Jour de fête et Les Vacances de monsieur Hulot, puis au cœur des Trente Glorieuses avec Mon oncle et Playtime, Tati avait eu l’intuition qu’une guerre allait se jouer entre la tradition d’un certain art de vivre et une modernité dissimulant sous des dehors aussi émancipateurs qu’enjôleurs sa puissance destructrice. Le cinéaste oppose la fantaisie à la rationalité, la lenteur à l’efficacité, l’artisanat à la technique, la bicyclette à la bagnole, l’enracinement du voyageur au déplacement immobile des nomades déterritorialisés, le monde de l’enfance à celui des adultes.
Mieux qu’un sociologue ou qu’un historien des temps présents, il a su saisir les mutations anthropologiques induites par la société de consommation et le règne des machines. Il avait compris que la réussite, le confort, le progrès ne valent pas grand-chose si personne ne connaît plus personne, si l’on détruit des maisons faites à la main pour les remplacer par des immeubles de béton, si l’on déjeune derrière des vitrines au lieu de se retrouver dans de petits restaurants où l’on a envie de parler, si l’épicerie ressemble à la pharmacie et l’aéroport à l’hôpital.
Vie moderne
Tout cela est mis en scène avec une invention et une fluidité exceptionnelles. Jacques Tati bannit quasiment les dialogues au profit de la créativité visuelle et sonore. Grincements, sifflements, explosions, onomatopées et autres bruits divers accompagnent les images pour en révéler ou en détourner le sens. L’art du cinéaste réside précisément dans le décalage et le rire peut même naître d’un non gag. Ce cinéma extrêmement complexe dans sa composition et son élaboration respire pourtant le naturel tout en distillant chez le spectateur une joie indélébile. Tati, allergique à « cette civilisation qui éprouve le besoin de se mettre en vitrine », nous montre une post-humanité prisonnière des machines comme d’une architecture glaciale et totalitaire, une société de l’argent et de la surveillance où les relations entre les êtres obéissent à une série de filtres dépossédant l’individu de toute prise avec le réel.

Tourné en 70 mm, Playtime marie le sens du détail et l’utilisation virtuose de l’espace. La poésie s’invite. Devant la caméra du maître, un embouteillage monstre se transforme en manège enchanté, de banals lampadaires se métamorphosent en brins de muguet. Au fait, pourquoi ce titre étrange ? Tati s’en expliquait : « J’aurais pu appeler ça « le temps des loisirs » mais j’ai préféré prendre Playtime. Dans cette vie moderne parisienne, il est très chic d’employer des mots anglais pour vendre une certaine marchandise : on range des voitures dans des « parkings », les ménagères vont faire leurs courses au « supermarket », il y a un « drugstore », le soir au « night-club » on vend les liqueurs « on the rocks », on déjeune dans des « snacks » et quand on est très pressés dans des « quick ». Je n’ai pas trouvé de titre en français. »
LES FILMS QU’IL FAUT AVOIR VUS



















































































































































































































