On ne peut l’écrire en titre mais voilà bien, un banal féminicide magnifiquement mis en images, et joué, et chanté. Un enchantement musical et théâtral.

C’est la progression inéluctable qui mène en conclusion vers l’élimination des protagonistes, rongés par la jalousie et/ou la désillusion, et soumis à la félonie et aux feux de la passion irraisonnée.
Pour illustrer sur scène cette lecture psychologique implacable il faut un cadre, un cadre qui fait la part belle aux acteurs de ce melodramma, et nous l’avons dès la première image, dès le ronflement musical montant de la fosse. On (je) ne souhaitait pas autre chose sur scène, rien qui ne devait distraire la musique et le chant. Ce parti-pris, on va le retrouver d’abord avec la vidéo illustrant la tempête qui laisse enfin arriver Otello et Desdemona à Chypre, puis qui verra se succéder les décors fort réussis d’Ezio Frigerio, beaux dans leur grande sobriété et, tout au long, des costumes créés par Franca Squarciapino, inspirés sûrement des Carpaccio ou Giovanni Bellini et autres, exécutés dans les Ateliers du Capitole, dont la magnificence de certains nous laisse rêveurs.

Otello © Mirco Magliocca
On mesure de plus en plus le rôle primordial des lumières déterminant des jeux d’ombres d’un expressionnisme saisissant, dans toutes les scènes qui se succèdent. Elles sont réglées par le magicien Vinicio Cheli, toujours présent au Théâtre, tandis qu’Émilie Delbée est en charge de la reprise de la mise en scène de Nicolas Joël, si fidèle au livret, qui se déroule idéalement. Desdemona meurt étouffée à l’aide de sa robe nuptiale. Ni pistolet, ni lame, ni hache, ni étranglée. Et sur la couche…nuptiale. Quant à Otello, il se poignarde, point.

L’opéra, on le répète encore ici, inlassablement, c’est la trilogie musique, chant et théâtre. Pour le côté théâtre, c’est dit : l’idéal est en place. Côté musique, c’est, d’entrée et jusqu’à la note finale, de quoi réjouir Verdi, assis dans la loge royale. Le chef Carlo Montanaro emporte l’adhésion de telle sorte qu’on oublierait presque qu’il y a, un chef. Encore un bravo pour tous les pupitres des musiciens de l’Orchestre national du Capitole, orchestre qui rutile à souhait, se fait mélodieux discret, chambriste aussi bien qu’“attilien“. Tout en respectant les voix, toutes les voix. Emporté par mon propre enthousiasme, je n’ai pas remarqué le moindre décalage ! Faut-il signaler une fois de plus la qualité, Oui ! Bravo à tous les membres du Chœur et de la Maîtrise de l’Opéra national du Capitole et à leur chef Gabriel Bourgoin. Un chœur pleinement et brillamment acteur.

Otello © Mirco Magliocca
Quant au chant, dans Otello, beaucoup n’attendent… qu’Otello ! et son “Esultate“ ! Mais que font-ils de tout le reste ? on attend LE gosier, le gosier mais lequel ? le gosier qu’on n’a jamais entendu et ce, pour la plupart des spectateurs, le gosier des 78 tours, à la rigueur des 33 tours. Eh bien, nous avons ici Le gosier, mais celui qui nous émeut, de bout en bout, un gosier qui joue et qui chante, et non un gosier qui chante d’abord et qui, joue éventuellement Otello. Otello, c’est Michael Fabiano. On peut l’affirmer, un Otello, rôle terrible pour ténor, est né au Capitole. Ce lion rugissant, superbe de présence et de noblesse, il est bien là avec ces mots projetés dont tout le sens vous percute, et ce, sur toute la largeur du timbre. Et les morceaux de bravoure dans le registre aigu sont vaincus, de fort belle façon. C’est bien précisé par le tandem Boïto/Verdi, primauté du verbe sur la musique.

Otello © Mirco Magliocca
Ce Maure de Venise, qui se révèle un brin naïf, se retrouve pris au piège de l’amour par une jeune femme, Desdemona, qui n’est pas de son milieu, “tombée“ amoureuse, admirative d’un homme plus âgé, mais valeureux et rompu au combat. Elle l’épouse et doit même fuir sa famille et son fiancé désigné. Une jeune femme, très jeune, mais qui sait à l’évidence, ce qu’elle veut, pas une oie blanche – on n’oublie pas qu’on est au Quattrocento italien. Desdemona, c’est la soprano Adriana Gonzalez. Tout son parcours dramatique va nous être dévoilé par un chant mu par un savant angélisme qui nous gratifie d’aigus soyeux et éclatants si nécessaire. C’est pur et argenté de couleurs et intonation irrésistibles, diction parfaite, et dynamique. Un style simple, naturel, sans surcharge. Oserai-je, mozartien ? Une Desdemona qui se bat et résiste, n’accepte pas d’être comme sacrifiée, d’où une mort d’autant plus bouleversante. En un mot, une Desdemona enchanteresse ?

Otello © Mirco Magliocca
Quant à Iago, c’est Nikoloz Lagvilava. Le rôle de Iago serait dit-on, le plus difficile de ceux qui composent le grand répertoire pour baryton. On peut l’écrire, Nikoloz incarne idéalement cet être finalement plutôt anonyme, qui n’a pas été promu capitaine, d’où sa rage de jalousie vis-à-vis du promu, en l’occurrence Cassio. Le félon parfait, l’image même du mal qu’il traduit avec grand talent. Un chant d’un mordant impressionnant, doué d’une technique comme infaillible qu’il utilise pour sculpter chaque mot distillé avec toute la nuance désirée. Une belle performance de traître ! Scéniquement, il doit avoir lu Victor Maurel, le créateur du rôle à la Scala de Milan, choisi par Verdi, qui nous dit : « tout doit être dans l’accent de la voix et l’expression des yeux ». Jusque dans le Credo, un sommet de chant et de théâtralité, sans geste inutile et rire tonitruant.
Vous avez deviné que c’est le trio gagnant dans sa splendeur auquel nous avons droit. Irrésistible.

Tous les autres participants sont dignes d’éloges, chacun dans son rôle, de par son chant et son investissement scénique, que ce soit le ténor Julien Dran, fringant et élégant Cassio, au chant sans difficultés aucune, le baryton Andrés Sulbarán en Roderigo, la basse Jean-Fernand Setti en Lodovico, avec ses graves appuyés, le baryton Zaza Gagua en Montanon, le beau mezzo d’Irina Sherazadischvili en Emilia, et ses graves comme ses sol aigus, soumise mais rompue aux calculs sordides de son époux qu’enfin, elle ne défendra pas. De toutes les façons, avec Christophe Ghristi, impossible de repérer un comprimario défaillant.

Les acteurs de cette merveille!!
Vous avez deviné, c’est l’Otello qu’il faudra avoir vu.


