
Jessica Pratt © Mirco Magliocca
Lucia di Lammermoor ou le triomphe de la tragédie romantique dès 1835. On ne va pas tourner autour du pot. Les huit représentations de cet opéra à l’immense popularité vont susciter un enthousiasme certain chez les spectateurs, quelles que soient la distribution vocale. Homme de théâtre dans l’âme, Gaetano Donizetti a bien livré là, un véritable chef-d’œuvre d’opéra parmi les soixante et onze qu’il a pu écrire. Avec Lucia, dont la création à Naples, au Teatro San Carlo le 26 septembre 1835 fut inoubliable, le compositeur devient le chef de file de l’école lyrique italienne. Cela étant précisé pour les quelques mines, mi-figue, mi-raisin, repérées, pleines de références toujours, de chanteurs et chanteuses momifiés, décédés. Oui, nous sommes “aux anges“ avec ce spectacle. La production était connue de la plupart d’entre nous mais ce n’est pas pour autant qu’elle a été boudée. Paradis complet, et strapontins et fonds de loge itou. Triomphe à la fin.

Lucia Di Lammermoor © Mirco Magliocca
La production de Nicolas Joël, datant de plus de vingt-cinq ans (1998), n’a pas pris une ride. C’est un spectacle d’une qualité d’ensemble remarquable que vont découvrir à nouveau les spectateurs. Stephen Taylor est chargé de la reprise d’une mise en scène qui vise à l’essentiel, soucieuse d’efficacité théâtrale dans les tableaux d’ensemble, tout en laissant aux solistes toute latitude, ou presque, dans l’expression. Elle est d’abord au service du chant. Une production à l’effet monumental, esthétiquement très réussie et aboutie, due au trio d’artistes dont le Directeur artistique du Théâtre, Nicolas Joël a fait son miel pendant des années, à savoir Ezio Frigerio et Franca Squarciapino pour les décors somptueux et costumes, réagissant avec bonheur aux lumières de Vinicio Cheli. Sans aucun excès mélodramatique, c’est un écrin somptueux pour tous les protagonistes. On devine alors un metteur en scène manifestant un immense respect pour la musique et les interprètes, loin de toute mises en situation abracadabrantesques hideuses. Et de plus, une version dite intégrale, reprise entièrement, qui explique les précipités dans le déroulement.

Lucia Di Lammermoor © Mirco Magliocca
Si nous revenons sur les décors, ils sont d’un raffinement dans le trait (dès le lever de rideau avec le paysage des Highlands), d’une richesse dans les coloris (ainsi le dernier tableau avec son immense et lumineux vitrail) jamais démentis au fil de la représentation. Actualisant les toiles peintes de l’époque romantique grâce aux judicieux jeux d’éclairage de son acolyte Vinicio Cheli, le réputé scénographe contourne à merveille le piège de la convention et du déjà-vu : c’est beau, c’est de bon goût et même luxueux de par les magnifiques et riches costumes, très travaillés de Franca Squarciapino.
On pense à Michele Pertusi, l’immense basse qui confiait, il y a quelques jours dans un entretien, en évoquant certaines mises en scène : « Pour ma part, plus de 80% ne tiennent pas la distance et ne sont pas regardables. Je suis persuadé que le respect des intentions du librettiste et du compositeur est une clé d’entrée à l’opéra pour le jeune public. N’oublions jamais la part de rêve et de magie de l’opéra. » Dans cette production, il est un Raimondo, disons “de luxe“, d’une belle présence et voix fort persuasive dans son duo avec Lucia.

Lucia Di Lammermoor © Mirco Magliocca
En ce sens, peut-on résister au plaisir d’énumérer quelques exemples évités: peut-on regretter, les poutrelles d’un certain Andreï Serban qui embarrassent la scène et les chanteurs voués aux équilibres précaires, chanter sur une poutrelle, ou en faisant de la balançoire, la laideur assurée de tout, décors, costumes, accessoires, merci Martinelli, un maître-chien et son berger allemand, une tour aux vitres explosées, un fantôme de l’ancêtre de Lucia trimbalant un seau métallique, c’est la fontaine ! merci Michieletto, une Lucia soumise à la charge amoureuse de son Edgardo en avant-scène, se retrouvant enceinte, (livret, où es-tu ?) fait une fausse couche – le sang ! pendant qu’on ne perd rien du malheureux Arturo poignardé, égorgé, merci Katie Mitchell ?

Pene Pati © Mirco Magliocca
À tous ces délires, nous préférons cette vision quasi onirique d’un des chefs-d’œuvre de l’opéra romantique. Comme le dit Jessica Pratt, grande habituée du rôle, quel plaisir de retrouver une fontaine, une vraie, dans Lucia ! si rare dans tant de productions ! Elle est une Lucia d’une stupéfiante incarnation, avec une totale maîtrise de l’art vocal, indiscutable : trilles, gammes et arpèges, émissions de voix, rien ne lui résiste, d’une présence scénique permanente. Un phrasé doué d’accents pathétiques, jamais emphatiques, ni forcés mais simples et comme perdus dans une sorte de rêverie (voir ces vocalises suspendues dans la scène mythique). Pas d’yeux révulsés, ni de roulades sur la scène, ni de roucoulements à n’en plus finir, ni de robe qu’on déchire. En un mot, elle est éblouissante.
Et dans le concert de louanges, elle est rejointe par son Edgardo en l’occurrence, le ténor Pene Pati qui nous épate : voix, expression, phrasé mais aussi intelligence. Le personnage est passionné, solide, viril ! Il est coupable d’une très belle dernière scène et emporte le tout. C’est tout pour lui. Il mérite largement les applaudissements nourris qui l’ont accueilli au rideau final. Le « o bell’alma innamorata » ne l’a pas vu faillir une seule seconde. Chapeau !
Lionel Lhote est un très bel Enrico, baryton tranchant aux aigus vaillants, au chant puissant et très assuré, jamais vociférant, ni braillard, emporté mais Enrico n’est pas un vieux, ni un tendre et de plus, il chante la rage, la fureur.

Michele Pertusi © Mirco Magliocca
Dans la fosse, on ne lambine pas. Fabrizio Maria Carminati est arrivé en remplacement de José Miguel Pérez-Sierra qui s’est retiré pour raisons de santé. Le chef connaît sa Lucia sur le bout des doigts. Mais il faut pouvoir, en si peu de temps, tout mettre en place : une réelle performance, pour tous. Toute la dimension dramatique qu’il souhaite insuffler est là. Il tient ses troupes et guide solistes et chœurs avec une efficacité sans faille. Une sorte de tension est quasi permanente et peut rejoindre l’état de fureur comme dans la fin de l’acte II. Mais quand la délicatesse doit être là, il sait. La flûtiste Sandrine Tilly ne tremble pas une seule seconde dans cet exercice périlleux que constitue L’Air dit de la folie. Deux musiciennes à l’unisson qui rassurent et réjouissent le public.

Lionel Lhote © Mirco Magliocca
Les chœurs mis en condition par leur Chef de chœur Gabriel Bourgoin sont splendides, on peut le dire. Notamment, son rôle architectural et dramatique, essentiel dans la scène finale avec la mort d’Edgardo. De plus, leurs costumes sont un atout, et leur chant n’en paraît que plus beau !!
Pas de meurtre en avant-scène, pas d’accessoires inutiles, rien pour perturber la marche en avant inexorable du drame. Les seconds couteaux participent à la réussite de l’ensemble aussi bien l’Alisa de la mezzo Irina Sherazadichvili que l’Arturo du ténor Valentin Thill que pour Normanno, avec le ténor Fabien Hyon. Pour tous, on le sait, des premiers rôles ne sauraient tarder.


