Une adaptation paresseuse du best-seller de Giuliano da Empoli par Olivier Assayas avec un Jude Law impeccable.
A Moscou, dans les années 2020, un journaliste américain, qui travaille sur un livre autour de l’écrivain Zamiatine, est convoqué par Vadim Baranov, ex-conseiller de Vladimir Poutine, retiré des affaires. Il va lui confier le récit de son ascension qui accompagna celle du nouveau Tsar. L’adaptation du roman à succès de Giuliano da Empoli par Olivier Assayas, cinéaste aux inspirations variées, aussi inégal que passionnant, était l’un des films les plus attendus de ce début d’année autour d’un sujet – la Russie de Poutine – dont l’actualité ne se dément jamais.

Jude Law et Paul Dano – Photo : Gaumont
Hélas, dès les premières images, on tombe de sa chaise (enfin de son fauteuil) : tout le monde parle anglais… Coproduction internationale avec deux stars anglo-saxonnes à l’affiche (Jude Law et Paul Dano), Le Mage du Kremlin use de cette facilité que l’on croyait largement dépassée. L’aspect incongru de la chose se renforce lorsque certains personnages forcent à l’occasion sur l’accent russe ou, pire encore, lors d’une scène de repas autour de Poutine quand l’un des convives se met à parler russe… What the fuck, guys ?
Manque de souffle
Le film d’une durée de 2h36, découpé en une dizaine de chapitres, pâtit surtout d’une construction paresseuse : un bon vieux flashback des familles puis voici égrenés chronologiquement quelques-uns des épisodes saillants de la conquête et de l’exercice du pouvoir par Poutine : déclin d’Eltsine, émergence des oligarques, attentats à Moscou et seconde guerre de Tchétchénie, révolution orange en Ukraine, naufrage du Koursk, Jeux Olympiques d’hiver de Sotchi… Tout cela est mené tambour battant, s’efforce d’être pédagogique, mais l’ensemble souffre d’une absence de profondeur, de nuances, d’ambiguïté, de surprises. Le scénario embrasse trois décennies en adoptant une narration et une temporalité chères aux plus ambitieuses séries télévisées. Et c’est là où le bât blesse car la comparaison est cruelle.
Assayas et son coscénariste Emmanuel Carrère (qui s’offre une apparition avec une maîtrise de la langue anglaise rappelant celle de feu Yasser Arafat) manquent de souffle, d’audace, d’inspiration. Leur récit est aussi scolaire que démonstratif : c’est Poutine expliqué aux nuls avec les ellipses frustrantes que la durée du film (environ l’équivalent de quatre épisodes de 40 minutes si cela était une mini-série) implique. On voit ainsi passer furtivement Kasparov, Limonov ou Prigojine. Boris Berezovsky bénéficie d’une présence plus conséquente. Mikhaïl Khodorkovski devient Dmitry Sidorov.
Cinéma vieillot
Côté casting, la bonne idée est de ne pas avoir cherché à tout prix une ressemblance physique absolue entre Jude Law (excellent) et Vladimir Poutine. Il s’inspire de la gestuelle, des expressions, des regards, du phrasé et des silences de son modèle sans surjouer le mimétisme à renfort de prothèses ou d’effets numériques. Dès lors, pourquoi utiliser par moments des images d’archives montrant le vrai Poutine, y compris dans les mêmes situations comme les JO de Sotchi, qui sont en décalage avec la version qu’en donne l’acteur ? La composition convaincante de Law tranche par ailleurs avec celle de Paul Dano dans le rôle du conseiller Baranov. L’acteur américain a le charisme d’un sac de ciment et évoque une sorte d’Edouard Balladur jeune avec une coupe au bol assez comique. Quentin Tarantino considère Dano comme l’un des pires comédiens en activité. On ne lui donnera pas tort ici. Dans la mince galerie de seconds rôles, Alicia Vikander minaude sans conviction et Jeffrey Wright apporte un petit côté James Bond à l’ensemble. Ce film académique et terriblement vieillot possède le charme suranné d’une réunion du Politburo à l’époque de Brejnev.

