À Saint Aubin, les palissades du chantier de la ligne C ne servent plus qu’à cacher les travaux. Grâce à des dizaines d’artistes du street art, elles sont devenues un terrain d’expression à ciel ouvert. Jusqu’au 29 mai, Paliss’Art s’installe pour la quatrième fois sur la place et transforme le quartier en galerie urbaine.

@ben_brito en live painting
À l’origine du projet, une idée simple née d’un contexte bien moins joyeux. “Les travaux du métro ont complètement bouleversé la place dès qu’ils ont commencé : plus de terrasses, des accès compliqués, une vraie perte de passage”, explique Laura Escaffit, community manager de l’association des commerçants de Saint-Aubin. Pourtant, le quartier reste vivant, avec son marché et ses habitués. Alors comment redonner envie de s’y arrêter ? La réponse : investir les palissades du chantier avec de l’art.
Paliss’Art, c’est une exposition en plein air composée de 30 œuvres imprimées sur dibond puis fixées directement sur les palissades. Depuis mars 2025, chaque édition a son thème et sa couleur dominante. Cette année, place à “Sous la surface”, une invitation à regarder au-delà des apparences. Les 30 artistes, 30 oeuvres. La direction artistique est confiée à Nikko K.K.O, figure déjà bien connue du street art, qui sélectionne les artistes et veille à la cohérence de l’ensemble. “L’idée, c’est vraiment de mettre en avant des artistes de la région, même si ce n’est pas toujours simple”. Sur les 30 artistes exposés cette année, trois sont des femmes, un choix assumé dans un milieu encore très masculin.

Tout le matériel nécessaire aux naissances d’oeuvres gigantesques
Avant l’exposition, les œuvres prennent vie sous les yeux des passants. Pendant une à deux semaines, les artistes peignent en live, en pleine journée comme en soirée. Puis, ce mois-ci le 29, vient le vernissage, organisé en plein cœur de la place, avec musique, stands de commerçants et une ambiance qui tranche radicalement avec l’image habituelle d’un chantier.

Chaque jour, Paliss’Art présente sur leur compte Instagram les artistes qui viennent taguer
Au fil des éditions, Paliss’Art est devenu un vrai rendez-vous. “Les habitants sont contents que ce soit régulier, les artistes aussi. Ça ramène de la vie, ça embellit la place”, souligne la community manager. Un constat validé par les riverains. Gabriel, installé dans le quartier depuis peu, s’arrête souvent devant les œuvres : “Franchement, c’est beaucoup plus agréable que les hautes palissades blanches. En plus, la rue est devenue très exiguë à cause des travaux. Donc ça donne plus envie de discuter, de rester un peu.” Lina, étudiante qui traverse la place tous les jours, confirme : “Je ne connaissais pas du tout ces artistes. Là, on découvre en passant, sans forcément à avoir aller dans un musée. C’est super accessible.”
L’événement profite aussi aux commerçants, particulièrement investis. On retrouve notamment la pizzeria Marchiello, Cave et créations ou encore La Petite Robe Noire, parmi les plus engagés sur le projet, en sponsors directs.
Si Paliss’Art séduit, c’est aussi par son fonctionnement. Porté par une association, le projet repose en grande partie sur le bénévolat et sur des partenariats, notamment avec Tisséo, partenaire principal, qui fournit le matériel et les supports. Toutes les œuvres sont d’ailleurs mises en vente lors d’une grande mise aux enchères à la fin de chaque édition, avec des prix allant de 500 euros à 10 000 euros.
Pour l’association, l’essentiel est ailleurs : “On montre qu’on peut faire une expo n’importe où, avec des artistes, des habitants, un chantier. L’humain est au centre de ce projet.” Le projet permet aussi de changer le regard sur le street art, encore parfois perçu comme dégradant. Ici, tout se fait au grand jour, dans l’échange, sous l’œil des passants… et des photographes, nombreux à immortaliser les œuvres. Une démarche qui rassemble des milieux qui n’ont pas l’habitude de se côtoyer, brisant des stéréotypes encore trop ancrés dans l’imaginaire collectif.

Chaque artiste apporte sa vision du thème
Paliss’Art n’a pas vocation à durer éternellement. “L’idée, c’est que ça existe le temps des travaux. C’est aussi ça l’état d’esprit, que ce soit éphémère.” D’ici là, l’association espère continuer jusqu’à la fin des travaux et faire vivre ce projet unique, pensé pour et avec le quartier. Au-delà de l’aspect artistique, le projet est aussi le résultat d’une volonté que les visiteurs retiennent l’esprit collectif de Paliss’Art. “C’est un projet qui mêle une association de commerçants, Tisséo, beaucoup de bénévoles, des artistes, des habitants… L’humain est au centre”. Une manière aussi de montrer qu’une exposition peut exister partout, même sur un chantier, et que ce modèle pourrait être reproduit ailleurs.
Paliss’Art est avant tout un projet innovant, encore jamais vu sous cette forme. Et si elle devait donner un conseil à une ville qui souhaiterait développer ce type d’événement, ce serait d’abord d’écouter les artistes. “Ils ont énormément d’idées, même quand les moyens manquent. Il faut créer des communautés, rassembler les énergies et développer les expositions en plein air”. Une ouverture qui permet de faire cohabiter jeunes artistes et figures reconnues, techniques variées et univers multiples, dans un projet accessible à tous. Une preuve que même derrière des palissades, l’art trouve toujours un moyen de s’exprimer.

