Chaque semaine, on vous invite à lire une nouveauté, un classique ou un livre à redécouvrir.
Archives de Berthe Bendler de Vincent Jaury
Un jour d’avril 2021, un maigre cortège s’est réuni au cimetière familial de Bagneux pour dire adieu à Berthe Bendler qui venait de s’éteindre à l’âge de 93 ans. Chaque existence peut se résumer sommairement en quelques faits et dates, en l’occurrence : « la naissance à Paris, le 5 décembre 1927, la traque pendant la guerre, la fuite vers le sud, la déportation de son frère Victor, l’après-guerre, l’atelier de maroquinerie, le succès de l’entreprise familiale, le mariage avec Albert, la naissance de ses enfants, Philippe puis Elisabeth, la Suisse, Champéry, le magasin pour enfants, les dons pour Israël, le déclin. » Mais, entre ces étapes, ces stations, combien de nuances, de secrets, d’anecdotes, de détails, de révélations qui disent l’essence d’une vie ?

Vincent Jaury ©JF Paga
Après un beau premier roman, La petite bande, paru en 2022, Vincent Jaury, directeur du magazine Transfuge, publie en ce début d’année Archives de Berthe Bendler, récit à travers lequel il part à la recherche de sa grand-mère paternelle. « Je crois qu’elle était morte dans mon esprit depuis déjà quelques années », confesse d’emblée le petit-fils à propos de celle dont le grand âge fut occupé autant par « son exécration du monde » que par sa cruauté envers les siens.
Adieu à la personne aimée
Ce petit livre d’une densité rare retrace sur les pas de Berthe Bendler l’histoire d’une famille de Juifs polonais établis en France dans les années 1930. Durant l’Occupation, la jeune fille perdit son frère Victor, arrêté par la Milice puis déporté vers les pays Baltes où il fut exécuté par les Allemands. De cette tragédie naquirent à la fois « une incertitude existentielle » et une intégration sans faille à la société française : « ma grand-mère ne jurait que par la République française. L’assimilation avant toute chose. Oui, être français et faire oublier ses origines, les enterrer une bonne fois pour toutes : marcher, aller de l’avant, rompre avec ce qui s’apparentait à l’identité juive, synonyme d’exil, de rafles, de Victor, du convoi 73, de malheur. » Plus tard, malgré la volonté d’oublier et l’assimilation, Israël devint la « mère patrie » de cette femme athée et « inculte en matière de judaïsme » pour laquelle la moindre critique envers l’Etat juif était considéré comme un crime moral.
Archives de Berthe Bendler est aussi la chronique de l’enfance et de l’adolescence de l’auteur quand sa grand-mère lui transmit le goût puis la passion pour la lecture ainsi que « la fibre juive » avant que les bonheurs et les promesses de la jeunesse ne l’éloignent de la sexagénaire. Dans ce texte qui tient à la fois de l’enquête et du voyage intérieur, Vincent Jaury brasse les motifs, les époques, les tons. Pourquoi durant « la tristesse des dernières années », Berthe Bendler créa-t-elle un tel carnage autour d’elle ? Pourquoi tant de souffrance ? Sans doute à cause de mots prononcés un jour par son père et qui dictèrent au petit-fils, des décennies plus tard, une étreinte faite de pitié et de pardon. La scène, émouvante comme une prière dans une langue oubliée, récuse néanmoins tout pathos. La quête de l’ouvrage est autre. Il s’agit de rendre la présence des morts inaltérable : « Je l’ai ressuscitée, oui, par ces milliers de mots, pour brosser au plus près son portrait. Mais il faut dire aussi qu’écrire, mettre en relief une vie passée, c’est prendre le chemin inverse : écrire, c’est faire mourir ; un deuxième enterrement. Un livre a la forme d’un cercueil, où l’on enferme pensées, émotions et souvenirs, pour toujours. Ces pensées, ces émotions et souvenirs ne vivent plus en nous, ne nous appartiennent plus ; un adieu définitif à la personne aimée. »
Archives de Berthe Bendler • Grasset


