Fidèle à son credo missionnaire, Christophe Ghristi fait débuter au Capitole de Toulouse la jeune mezzo-soprano française Eugénie Joneau en lui offrant sa première Adalgisa scénique, rôle qui sera suivi immédiatement in loco par sa première Mary du Vaisseau fantôme. Nous nous sommes entretenus avec cette jeune artiste alors qu’elle envisage très sérieusement de changer de tessiture et donc de répertoire.
Rencontre.

Eugénie Joneau – Photo de Rachel Saddedine
Classictoulouse : Eugénie Joneau, c’est la première fois que vous chantez à Toulouse. Qui êtes-vous ?
Eugénie Joneau : J’ai grandi à Saint Rémy de Provence, je suis française et j’ai 29 ans. A la fin de mes études au Conservatoire à Rayonnement Régional de Lyon, j’ai intégré l’Opéra Studio de l’Opéra du Rhin. Après cela, j’ai trouvé un agent et, d’audition en audition, ma carrière a commencé. Et voilà comment je me retrouve aujourd’hui au Capitole de Toulouse.
Comment vous est venu le goût de l’opéra ?
Ma mère écoutait beaucoup de musique et j’en profitais. L’opéra s’est glissé alors dans mon quotidien.
Quelle a été votre première émotion lyrique ?
La bohème de Giacomo Puccini à l’Opéra d’Avignon. J’ai été saisie littéralement par cette alchimie du chant, du drame, du décor, des costumes, de la mise en scène. J’ai été fascinée par ce que nous propose l’opéra : pouvoir s’exprimer sur scène en étant quelqu’un d’autre que soi. C’est magique. J’avais 20 ans alors et je décidais derechef d’intégrer le Conservatoire de Lyon.
Votre répertoire
En tant que mezzo, puisque c’est ainsi que j’ai été catégorisée pour mes débuts, j’ai chanté Carmen, Suzuki dans Mme Butterfly, Mère Marie dans Dialogues des carmélites, Adalgisa dans Norma et bientôt Mary dans Le Vaisseau fantôme.
Ce n’est pas votre première Adalgisa. Quand l’avez-vous abordée ?
C’était à Milan, en novembre 2023, non pas à la Scala, mais pour l’Académie des chefs de Riccardo Muti à la Fondation Prada. Le maestro avait choisi Norma pour écouter non pas les chanteurs mais les chefs d’orchestre. Ils étaient plusieurs de différentes nationalités. C’était une Norma intégrale, en version concert. Pour en revenir à votre question, comment j’ai abordé ce rôle ? Je me suis tout d’abord plongée dans la partition puis j’ai travaillé avec plusieurs chefs de chant. Et bien sûr j’ai écouté pas mal d’enregistrements dont celui avec Montserrat Caballé qui, pour moi, dans le rôle-titre, est juste fabuleuse.
Parlez-nous de ce rôle tellement émouvant
C’est une jeune fille qui découvre non seulement un sentiment puissant : l’amour, mais aussi certainement sa sexualité. Tout en ignorant la relation qu’il y a eu entre Norma et Pollione. Elle est littéralement écartelée entre son amour pour sa patrie, sa fidélité à Norma et bien sûr son sentiment envers le proconsul romain qui représente l’ennemi de son peuple. Dans la conception d’Anne Delbée, qui met le spectacle en scène au Capitole, je découvre une Adalgisa très volontaire, loin de l’oie blanche que l’on voit trop souvent.
Quelles sont les difficultés vocales de cet emploi ?
Le rôle est initialement écrit pour un soprano. Donc, les mezzos qui se lancent dans cet emploi doivent avoir un aigu bien accroché. Après, dans une distribution, c’est une question de couleurs afin que les lignes vocales ne se confondent pas lors des magnifiques duos que chantent Norma et Adalgisa ensemble.
Dans l’absolue, avec quels artistes lyriques du passé auriez-vous aimé chanter, tous emplois confondus ?
En premier, et pardon de revenir sur cette cantatrice, mais j’aurais rêvé de chanter aux côtés de Montserrat Caballé. Certainement aussi Régine Crespin. Callas bien sûr mais elle appartient à une telle légende que j’ignore même si j’aurais osé simplement l’approcher.

Eugénie Joneau – Photo : Rachel Saddedine
Comment s’annonce la suite de votre saison ?
Après Norma, je reste au Capitole pour ma première Mary du Vaisseau fantôme de Richard Wagner. J’enchaîne avec La Princesse de Grenade des Brigands de Jacques Offenbach au Palais Garnier à Paris.
Quel est le rôle que, déjà ou depuis toujours, vous rêvez de chanter ?
Certainement, mais quoiqu’il en soit ce n’est pas pour tout de suite, Isolde dans le Tristan et Isolde de Richard Wagner.
Vous allez donc changer non seulement de répertoire mais aussi de tessiture ?
Absolument ! Je suis sur une bascule en ce moment entre mezzo et soprano dramatique. Je n’ai pas encore trente ans. Voulant savoir comment ma voix allait évoluer, mes professeurs ont été particulièrement prudents. La mezzo-soprano est une cousine très proche du soprano dramatique. Mais, à l’évidence, aujourd’hui, je dois aller vers ce répertoire, tout en étant très prudente car les rôles de cette tessiture sont toujours très lourds tant en terme de longueur que d’ambitus et de puissance. Cette bascule nécessite de peaufiner ma technique vocale au risque sinon d’être dangereuse pour ma voix. Cela fait à présent deux ans que je travaille sur Tosca, Marguerite de La Damnation de Faust, les « blonds » wagnériens ne sont plus très loin : Senta, Elisabeth, Sieglinde. Dans tous les cas j’ai complétement modifié mon programme d’audition.
Ce sont vos débuts à Toulouse. Quelles sont vos premières impressions ?
Tout d’abord vous dire que je ne connaissais ni Toulouse, ni le Capitole. Avec mon compagnon nous trouvons cette ville formidablement sympathique et tellement jeune. On a l’impression que c’est une cité en mouvement permanent. Et donc, tout naturellement, le Théâtre du Capitole est à son image. Quand je pense que cette salle joue la plupart du temps, y compris avec cette Norma, à guichet fermé ! Je peux vous assurer que ce n’est pas le cas partout. Pour nous, chanter devant des salles combles est non seulement porteur mais c’est aussi une joie immense. On a l’impression que dans ce théâtre tout est réuni pour que tout fonctionne à la perfection. Et comme la carrière de chanteur aujourd’hui n’a rien à voir avec un long fleuve tranquille, être engagé au Capitole ce n’est que du bonheur. Et on fait tout pour en être digne.
Propos recueillis par Robert Pénavayre
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