Les concerts annuels de l’Orchestre du Capitole consacrés aux musiques de films fêteront, du 26 au 28 février, celles qui ont été récompensées par un Oscar, du « Robin des bois » de 1938 au « Dune » de 2021. Frank Strobel dirigera et Stéphane Lerouge interviendra afin de donner de précieuses indications historiques et artistiques. Ce fou de B.O. (bandes originales) lève le voile sur un programme ébouriffant.

Stéphane Lerouge et Michel Legrand. Photo Editions Fayard
Stéphane Lerouge est LE spécialiste français des musiques de films. A son actif, depuis 2000, au sein de la collection « Ecoutez le cinéma ! », chez Universal, plus de 250 albums et coffrets consacrés à Georges Delerue, Ennio Morricone, John Williams, Michel Legrand, etc. ou centrés sur la carrière d’Alain Delon, François Truffaut, Romy Schneider… L’occasion de réécouter des classiques ou de découvrir des inédits qu’il débusque dans les méandres des archives des maisons de disques. Stéphane Lerouge sera au côté du chef allemand Frank Strobel les 26, 27 et 28 février, à la Halle aux Grains, pour nous rappeler à quel point furent essentiels des compositeurs comme Erich Wolfgang Korngold, Miklos Rozsa, Nino Rota ou Maurice Jarre dans l’histoire du cinéma. Et comment portent encore la flamme aujourd’hui Gabriel Yared ou Alexandre Desplat.
Quel rôle avez-vous joué dans l’élaboration du programme destiné à l’Orchestre du Capitole ?
Disons que suis une pièce rapportée ! En effet, le choix des œuvres a été effectué par Frank Strobel et son collaborateur, Fernando Carmena. Ma seule suggestion a été d’intégrer ce que l’Europe (et particulièrement la France) a le mieux exporté dans le cinéma, à savoir ses compositeurs. Je suis donc ravi de ce rééquilibrage, qui permet à Legrand, Desplat, Yared et Jarre de figurer au programme. Il manque le grand Georges Delerue mais son Oscar, il l’avait obtenu (en 1980) avec « A little romance », partition qu’il reconnaissait lui-même comme charmante mais mineure.
Vous serez présent sur scène. Qu’allez-vous raconter aux spectateurs ?
C’est Jean-Baptiste Fra (délégué général de l’Orchestre du Capitole, NDLR) qui m’a sollicité. Je donnerai des repères historiques et esthétiques. Et proposerai quelques surprises, notamment des interventions audio d’Alexandre Desplat et Gabriel Yared.
Le programme compte trois représentants de l’école hollywoodienne des années 1930 à 1950 : Korngold pour « Les aventures de Robin des Bois », Rozsa pour « La maison du Dr Edwardes » et Tiomkin pour « Le train sifflera trois fois ». Trois Européens devenus incontournables dans le système des Studios…
Avec leurs partitions symphoniques, appuyant les moindres détails de l’action, ces compositeurs ont décliné et ajusté une écriture romantique, ou post-romantique, aux nécessités du cinéma. Leur musique épique, c’est du CinémaScope avec des notes, indissociable de l’âge d’or d’Hollywood. Ils ont ensuite été bousculés par l’arrivée de Bernard Hermann, Alex North, qui, eux, ont pris en compte la Seconde école de Vienne, ou Henry Mancini, qui incarne le jazz, notamment West-Coast et les rythmes sud-américains. Puis, dans les années soixante, ça a été l’arrivée de la génération de Lalo Schifrin, Quincy Jones, Michel Legrand ou John Barry. Cette dimension est frappante dans le programme du concert Une nuit aux Oscars : un balayage temporel, une promenade dans l’histoire de la musique au cinéma, dans ses évolutions successives, dans ses renouvellements, de générations et de langages.

Stéphane Lerouge et John Williams. Photo DR
Des artistes comme Desplat ou Yared ont bien intégré tout ce patrimoine créatif…
Effectivement. Alexandre Desplat a étrenné sa passionnante collaboration avec Guillermo Del Toro sur « La Forme de l’eau ». A l’adolescence, tous les deux étaient des discophiles et fans compulsifs de musiques de films. A l’époque, le disque de la bande originale était l’unique moyen de prolonger le plaisir du film après sa découverte en salles. IIs vénéraient des compositeurs comme Rozsa ou Korngold, mais aussi Nino Rota ou Georges Delerue. Quant à Gabriel Yared, né à Beyrouth, il était fasciné par l’Occident, particulièrement par la trinité Ravel-Fauré-Debussy tout en vénérant le jazz, une certaine variété française (Nougaro, notamment) et la musique soul. Grâce au cinéma, il a fait la synthèse de toutes ses cultures. A ce titre, le programme toulousain est jubilatoire, par son brassage de compositeurs de générations, d’identités différentes : des Français, un Libanais, un Anglais, un Autrichien, un Ukrainien… C’est un programme ouvert, cosmopolite, qui pulvérise un certain nombre de frontières.
Les musiciens classiques ont longtemps pris de haut les bandes originales de films, considérées comme bassement commerciales. Des géants comme Michel Legrand ou Ennio Morricone en ont souffert. Est-ce toujours le cas ?
Cet a priori rétrograde appartient à une autre époque. De nombreuses partitions sont désormais entrées dans la mémoire collective, elles ont rejoint le patrimoine classique, et sont jouées en concert comme telles. Aujourd’hui, tout le monde a conscience que, en écrivant pour le cinéma, c’est-à-dire à travers l’univers d’un autre créateur, le cinéaste, un grand nombre de compositeurs a réussi à écrire à la première personne. Enfant terrible du dodécaphonisme, Antoine Duhamel racontait que ses anciens condisciples du Conservatoire le prenaient pour un mercenaire quand il oeuvrait pour Truffaut ou Godard. Il leur répondait : « Paradoxalement, mes musiques pour le cinéma sont plus libérées, plus personnelles que celles que j’ai pu composer pour le concert, où je suis trop prisonnier d’un dogme, d’une ligne de radicalité imposée. » John Barry, grande figure du Swinging London, pensait la même chose quand il évoquait la partition de « Out of Africa », dont un extrait sera joué à Toulouse. Le cinéma lui avait permis d’aborder des territoires de l’écriture qu’il pensait inaccessibles.
Certaines bandes originales mériteraient d’être jouées, en concert, en intégralité, et non pas découpées en morceaux choisis. Ne regrettez-vous pas que cela soit si rare ?
Personnellement, dans la collection discographique « Ecoutez le cinéma ! » chez Universal, j’ai édité ou réédité soit des bandes originales intégrales, soit des anthologies thématiques, sur des compositeurs ou des cinéastes. Ce sont deux approches, deux plaisirs distincts et complémentaires. Actuellement, l’essor des ciné-concerts permet d’apprécier la totalité d’œuvres majeures. Récemment, Frank Strobel a dirigé l’Orchestre de Paris et son choeur sur une projection du « Dracula » de Coppola, avec la spectaculaire partition du génial Polonais Wojciech Kilar. Quant aux « concerts promenades » comme cette « Nuit aux Oscars », ils ont une fonction et ambition différentes, celle de la synthèse. Ce qui permet de mieux saisir les correspondances, les liens, les entrelacs entre différentes partitions et générations. Des boucles se forment : Maurice Jarre voyait Gabriel Yared comme l’un de ses héritiers. Les voilà désormais réunis au programme du même concert.
« Une nuit aux Oscars », jeudi 26, vendredi 27 et samedi 28 février à 20 heures à la Halle aux grains, Toulouse. Tarifs : de 8 à 68 euros.
PROGRAMME
L’Orchestre du Capitole jouera notamment des extraits des bandes originales suivantes : « Les aventures de Robin des Bois » (Korngold, 1938), « Out of Africa » (Barry, 1985), « Le patient anglais » (Yared, 1996), « Les dents de la mer » (Williams, 1975), « Le Parrain 2 » (Rota, 1974), « La maison du Dr Edwardes » (Hermann, 1945), « La belle et la bête » (Menken, 1991), « la forme de l’eau » (Desplat, 2017), « Yentl » (Legrand, 1983), « Lawrence d’Arabie » (Jarre, 1962), « Dune » (Zimmer, 2021)… Programme susceptible de modifications.
Orchestre national du Capitole


