Avec « Maigret et le mort amoureux », Pascal Bonitzer adapte, après tant d’autres, un roman de Georges Simenon. Il le fait de manière parfaitement classique, ciselant ses dialogues et offrant à chacun des comédiens, Denis Podalydès en tête, une partition réjouissante.

Dominique Reymond et Denis Podalydès. Photo Guy Ferrandis/Pyramide Distribution
Un ancien ambassadeur est assassiné à son domicile, dans les beaux quartiers de Paris. Il vivait seul, choyé par sa vieille domestique et entretenait de longue date une relation épistolaire avec une noble dont il était amoureux depuis leurs jeunes années. Qui donc a bien pu tirer à bout portant sur un homme dont l’existence fut paisible et sans histoires ? Le commissaire Maigret est chargé de l’enquête, qu’il mettra en œuvre pas à pas, aussi pondéré qu’il peut être opiniâtre…
Râble de lapin et saint-joseph
« Maigret et le mort amoureux » est la 4e adaptation du roman de Georges Simenon, « Maigret et les vieillards », publié en 1960. Le fluet Denis Podalydès prend la succession des costauds Rupert Davies, Jean Richard et Bruno Cremer dans les versions télévisuelles diffusées en 1962, 1980 et 2003. Malgré ce changement de gabarit, les éléments essentiels de la personnalité de Maigret sont conservés. Le policier porte chapeau, manteau et ne se sépare jamais de sa fameuse pipe, s’amusant ici du fait de paraître anachronique (l’intrigue a été déplacée au début des années 2000). Travailleur infatigable, il écoute tout le monde mais ne s’en laisse conter par personne. Il poursuit un objectif qui peut paraître obscur à ses collègues et à ses supérieurs mais dont il ne dérive jamais. Ses doutes, il n’en fait part qu’à sa femme, qu’il retrouve avec bonheur le soir autour de plats roboratifs (il adore le râble de lapin aux pruneaux) et de bouteilles revigorantes (comme les muscadets ou les saint-joseph). Le midi, bière et sandwich font figure de menu récurrent…
Un monde « plongé dans un passé révolu »
Dans « Maigret et le mort amoureux », le commissaire est confronté à un milieu qui n’est pas le sien et dont il découvre les secrets et les hypocrisies. Pascal Bonitzer, à la fois scénariste et réalisateur, prend plaisir à nous immerger dans un monde « comme évaporé, plongé dans un passé révolu », ainsi que le décrivait Simenon ; un monde à l’écart « de la rue, du Paris vivant, des femmes qui faisaient leur marché, des bars aux meubles nickelés, des autos trépidant devant un feu rouge. »
Le film, très fidèle au livre (sauf en ce qui concerne le dénouement), doit sa réussite à des dialogues étincelants, dont il faut souvent saisir les sous-entendus et l’ironie. Au-delà de l’enquête, finalement secondaire, on s’intéresse surtout à des personnages qui semblent glisser comme des anguilles entre les mains des policiers, ce qui permet aux comédiens de s’en donner à cœur joie. C’est l’autre grand plaisir de ce « Maigret » nouveau : voir Denis Podalydès « gouleyer » avec les mots de Maigret, Anne Alvaro se raidir de componction dans le rôle de la gouvernante, Irène Jacob jouer l’écoute et la tendresse aux côtés de son bourru de mari commissaire, Dominique Reymond afficher la classe – et le mépris de classe – associés à son noble milieu…
L’élégance de faire court
Film « à l’ancienne » (un peu plus acide et moqueur, quand même, que ses modèles du passé), « Maigret et le mort amoureux » offre une partition ciselée à tous les acteurs, jusqu’aux plus petits rôles, comme dans le cinéma français des années 1940 et 1950. C’est ainsi que Micha Lescot est un antiquaire (neveu du défunt) à la morgue crispante, Julia Faure son ex rayonnante, Noël Simsolo, célèbre critique de cinéma, un curé « qui pue le tabac » et Hugues Quester – méconnaissable – un notaire handicapé par la goutte. Sans oublier Olivier Rabourdin en procureur, Manuel Guillot en bras droit de Maigret, le jeune Arcadi Radeff en fils de famille lucide, etc.
Pascal Bonitzer a aussi l’élégance d’adapter un roman court (les Maigret dépassaient rarement les 150 pages) en seulement 1h20. Quel bonheur que cette concision quand ne cesse de sortir de – très – long-métrages de plus de 2h30 !
« Maigret et le mort amoureux », de Pascal Bonitzer, actuellement au cinéma.

