Paolo Sorrentino signe une méditation mélancolique sur la solitude du pouvoir et la vieillesse.
Si les pouvoirs du président de la République en Italie sont largement moins importants que ceux de son homologue français (ses prérogatives principales sont rappelées lors du générique d’ouverture), ils ne sont pas pour autant négligeables. La preuve : à six mois de la fin de son mandat, Mariano De Santis doit signer une loi sur l’euthanasie et statuer sur la grâce de deux détenus purgeant de lourdes peines, en l’occurrence une femme ayant assassiné son mari dont elle subissait les pires violences et un homme ayant étranglé sa femme atteinte de la maladie d’Alzheimer. Sa fille et conseillère le presse. Il hésite, tergiverse, demande encore du temps. Ces deux-là sont juristes de formation. Cela pourrait créer des liens, mais le climat entre eux relève du plutôt du duel à fleuret moucheté. Elle lui inflige des menus à base de quinoa. Il fume des cigarettes en cachette. Il doute, ce qui est rare à notre époque.

La Grazia © Andrea Pirrello
Au soir de son existence, Mariano a d’autres préoccupations que ses derniers dossiers. Il ne s’est pas remis de la mort de sa femme adorée voici huit ans. Une question le taraude. Avec qui Aurora l’a-t-elle trompé quarante ans avant ? C’est le moment de savoir. Sa plus vieille amie, qui lui présenta Aurora, ne lâche pas le morceau. Ceux qui le surnomment « Béton armé » n’imaginent pas les failles et la solitude de ce président bientôt à la retraite. A qui pourrait-il se confier ? Ses souvenirs sont ses meilleurs amis.
Exquise drôlerie et tristesse insondable
Un an après son magnifique Parthenope, Paolo Sorrentino signe une méditation mélancolique superbement portée par son acteur-fétiche Toni Servillo. Il avait déjà campé pour lui deux Premiers ministres, le madré Andreotti et le clownesque Berlusconi, il brille ici d’un autre éclat dans la peau de ce président de fiction blessé avec discrétion. A son habitude, le réalisateur de La Grande Bellezza s’autorise d’heureuses digressions. On voit passer un pape noir à dreadlocks. De Santis, amoureux de musique classique, se met à écouter du rap. Le sens du cadrage du cinéaste magnifie chaque plan. Rien n’est banal devant sa caméra. La beauté circule à flux tendus entre les images. Son art du décalage – jusque dans l’utilisation de la musique – et de la rupture de ton fait merveille.

Evidemment, la grâce dont il est question dans le titre ne désigne pas que celle octroyée par la fonction présidentielle. On la retrouve dans le regard d’un cheval qui agonise, dans un air de violon, dans des paysages couverts de brouillard, dans la larme en apesanteur d’un astronaute. Il va falloir arrêter d’invoquer constamment Fellini à propos de Sorrentino. Ce mélange d’exquise drôlerie et de tristesse insondable, de poésie et de cocasse, d’émotion et d’ironie noire n’appartient qu’à lui.

