Aux Abattoirs, Jean-Charles de Castelbajac n’est pas présenté comme un simple créateur de mode. L’exposition L’Imagination au pouvoir montre comment, depuis plus de cinquante ans, il utilise le vêtement comme un outil d’expression, à la croisée de l’art, de l’enfance et des cultures populaires. Et ce jusqu’au 23 août.

Sont exposés principalement des vêtements pour le haut du corps
Dès l’entrée, le regard est happé immédiatement. Des bannières suspendues faites de phrases et de signes qui se superposent flottent dans l’espace. On ne sait pas encore par où commencer, ni dans quel sens regarder. Et c’est sans doute déjà une indication : chez Castelbajac, l’ordre n’est jamais figé, et l’exposition ne cherche pas plus à discipliner son œuvre. Elle en épouse au contraire pleinement l’idée, par moments de manière désordonnée, par d’autres de manière (souvent) débordante. Le parcours rassemble près de 300 pièces. Des pièces de couture bien sûr, mais également des dessins, des photos, des objets, des installations. Ce qui frappe, ce n’est pas tant la quantité que la diversité des formes. Très vite, on comprend que le vêtement est comme un point de départ pour Castelbajac. Un support artistique pour raconter quelque chose du monde.

Des pièces d’accumulation, témoins de la vision d’abondance de Castelbajac
Cet état d’esprit trouve une traduction très concrète dans la salle entièrement dédiée aux robes-poèmes. L’espace tranche avec le reste du parcours : c’est une pièce fermée, circulaire, sans lumière naturelle, presque isolée du musée. Au centre, suspendues au plafond, des pièces tournent lentement sur elles-mêmes, accrochées comme dans un manège. Ce sont ces vêtements sur lesquels Jean-Charles de Castelbajac fait apparaître des mots à partir des années 1980. Sur l’unique mur circulaire, des phrases sont inscrites par bribes de mots, comme si la pièce entière devenait une page à lire.

Les « robes-poèmes » forment un carrousel de mode en action
Dès cette période, Castelbajac commence à imprimer des vers sur le tissu, inspiré notamment par Nerval, Cocteau et bien d’autres. Peu à peu, la littérature prend une place centrale dans sa créativité. Certaines pièces évoquent des cahiers d’écolier, d’autres des couvertures de livres ; en 2011, Castelbajac ira jusqu’à créer des robes-livres pour célébrer les cent ans des éditions Gallimard. Dans cette salle, les textes sortent littéralement des ouvrages et tourbillonnent en l’air, sur des pièces qui deviennent à la fois supports et voix. Le vêtement n’illustre pas la poésie : il la fait circuler, la met en mouvement. Fidèle à cette idée que créer, pour Castelbajac, consiste moins à s’évader qu’à aller ailleurs.

Une constellation de fragments de poème tapisse le mur
Il ne commence pas comme un couturier traditionnel, enfermé dans les codes de la mode. Très tôt, il est plongé dans les ateliers de sa mère à Limoges, ce qui l’habitue aux matières, aux chutes de tissu et à l’apprentissage de l’utilité concrète du vêtement. En 1968, à l’aube de sa carrière, il fonde Ko & Co avec elle. Son premier vêtement manifeste fut un manteau taillé dans la couverture qu’il utilisait en pensionnat. Ce n’est alors pas un seulement acte de style mais une véritable intention : pour lui, un vêtement ne doit pas être seulement précieux ou luxueux, mais peut-être construit à partir de matériaux du quotidien. Dans les années suivantes, il réutilise des matériaux très simples, pour la plupart détournés de leurs fonctions ordinaires (serpillières, peluches, sangles…) ; ce n’est pas encore un concept à la mode. Il crée une manière de penser que la matière parle autant que la forme, et qu’on peut raconter quelque chose du monde même en travaillant avec ce qu’on a sous la main.
Cette approche, aujourd’hui qualifiée d’upcycling, le place dès le début en dehors des sentiers battus : bien avant que ce concept ne devienne courant dans la mode, il transforme déjà des objets de récupération en pièces qui font sensation dans les défilés. Castelbajac ne s’arrête pas là. En 1978, il fonde la maison Jean-Charles de Castelbajac. Dès ses premières années, son travail se lit comme la fusion parfaite entre art et mode : les matériaux qu’il choisit, la manière dont il compose ses pièces, et même la palette de couleurs qu’il affectionne (particulièrement les primaires) prennent une dimension visuelle et presque graphique. Un mariage qui apparaît évident avec L’imagination au pouvoir.
Dans la salle “Accumulations : vêtements-sculptures”, les silhouettes s’accumulent, quoique installées dans une logique de similitude. Les manteaux entièrement faits d’oursons en peluche répondent à l’industrie de la fourrure de l’époque mais sont surtout les témoins parfaits de la vision de Castelbajac. De sa conviction que la mode doit être accumulation, abondance. Et cette surcharge n’est pas anodine. Elle interroge notre rapport aux objets, à l’enfance, à la consommation.
Suite de la déambulation dans ce parcours inédit, des affiches suspendues surplombent la pièce principale. Elles dévoilent un plafond de silhouettes extraites de défilés emblématiques, introduisant un pan essentiel de la pratique de Jean-Charles de Castelbajac ; son rapport à la pop culture et à l’histoire de la mode. Les pièces qui occupent le centre sont les produits d’une inspiration pop culture qui traverse six décennies. Dès la fin des années 1970, Castelbajac collabore avec la maison Iceberg, pour laquelle il devient directeur artistique et introduit des pulls à motifs cartoons. Une démarche pionnière dans laquelle la mode absorbe et renvoie la culture de masse comme image portable et revendiquée.

Les pièces iconiques des défilés
Le mur de photographies, caché derrière les présentoirs, crée une géographie chronologique de son parcours. Chacune pose une étape d’un voyage créatif aux milles facettes ; de son concept store Ko & CO à ses projets avec la marque Iceberg, qui ont embarqué l’esthétique pop dans le prêt-à-porter international. Ces images témoignent d’une époque où le créateur a transformé un label de maille italien en véritable terrain d’expérimentation graphique, faisant des pulls et des vestes des icônes culturelles portables bien avant que cela ne devienne monnaie courante dans la mode.

Collection de vêtements réalises par Castelbajac pour Iceberg
Dans les salles composées d’artefacts de l’exposition, Castelbajac orchestre un véritable dialogue entre mode, art et mémoire. Mémoire ou plutôt souvenirs. Des souvenirs de rencontres, de dons de certaines pièces à des proches, amis et célébrités. Ils côtoient dans cette pièce des photographies, des dessins et des accessoires iconiques qui racontent les influences du créateur. Au centre de l’espace, une installation de verre serpente la pièce, jalonnant le parcours comme une ligne narrative, tout en abritant des artefacts personnels, des croquis intimes, des accessoires de scène et objets de pop culture. Ces derniers, qu’il s’agisse de pièces portées par Lady Gaga ou Beyoncé, ou des souvenirs de famille et d’atelier, vont au-delà de leur statut d’objets pour témoigner tant de sa pluralité artistique que de ses inspirations profondes.
Un volet majeur de l’exposition explore le rapport de Castelbajac au sacré. Un sacré qui est ici pensé comme langage visuel et émotionnel plutôt que pur rituel. Les habits liturgiques qu’il a conçus pour les Journées mondiales de la jeunesse en 1997 ou pour la réouverture de Notre-Dame de Paris en 2024 témoignent de l’état d’esprit de l’artiste derrière le créateur. Les chasubles adoptent des formes simples, presque graphiques, mais leurs couleurs (le rouge, le jaune, le bleu et le vert) cassent ce côté trop solennel.

Chasubles colorés
Castelbajac rend le sacré plus accessible, plus vif. Il efface une certaine distance froide et se sépare de l’exercice purement académique. Ainsi, il modernise des symboles connus comme anciens et les fait parler à tous, y compris à la jeunesse. Le résultat est flagrant au premier coup d’oeil ; lumineux, énergique, presque pop. On ressent sa croyance en la puissance émotionnelle de la couleur et du symbole, son goût pour le geste théâtral, et sa façon de transformer des cérémonies plutôt vues comme « rigides » en expériences plus vivantes.

Des motifs et couleurs inhabituelles pour illustrer la religion
Dans la salle des collages, on mesure combien cette pratique est au cœur de la pensée plastique de Castelbajac ; ce n’est plus un simple effet visuel puisqu’elle incarne sa manière de penser le monde et de réinventer la création. Pour lui, ce n’est pas une simple technique mais une forme de liberté, basée sur un goût pour l’instinctif et le côté fragmenté de la création qui refuse la ligne pure et l’achèvement parfait. Dans ce dispositif s’exposent papiers découpés, formes qui dépassent, mots et images recomposés qui se répondent sur les murs et au sol, comme autant de pensées visuelles superposées.

Images faites de collage collection « sans titre »
Ce geste plastique trouve son écho dans ses collaborations contemporaines, qu’il s’agisse de pièces streetwear avec Palace Skateboards et dans les objets colorés, où le collage n’est plus sur papier mais tisse la D.A visuelle du décor lui-même.

Tableaux de collage et banc de visages encastrés
Ce qui ressort à la fin du parcours, c’est surtout l’importance de la pluralité des techniques dans son travail. Les défilés en eux-mêmes deviennent des œuvres, pensés comme des expériences à part entière. Entre décors, musiques et mises en scène, tout participe au même geste créatif. Une manière de faire qui semblait marginale à l’époque, mais qui a clairement influencé la création contemporaine.
L’Imagination au pouvoir ne cherche donc pas qu’à montrer Jean-Charles de Castelbajac en icône . L’exposition laisse apparaître ses obsessions, ses inspirations, ses réflexions derrière les résultats finaux . Elle montre un créateur qui n’a jamais cessé d’expérimenter, très à contre-courant dans le passé mais surtout en avance par rapport à aujourd’hui. C’est un artiste pour qui le vêtement peut être tour à tour protection, manifeste et terrain de jeu.
En sortant des Abattoirs, il reste surtout une sensation ; celle d’avoir traversé un ensemble d’oeuvres qui ne se contente pas d’être regardé. Tout son travail continue de circuler à travers le temps, envahit chaque coup d’œil et par-dessus tout rappelle que créer peut encore être un geste libre, instinctif et profondément humain.








