Aux Abattoirs, Jean-Charles de Castelbajac n’est pas présenté comme un simple créateur de mode. L’exposition L’Imagination au pouvoir montre comment, depuis plus de cinquante ans, il utilise le vêtement comme un outil d’expression, à la croisée de l’art, de l’enfance et des cultures populaires.

Sont exposés principalement des vêtements pour le haut du corps
Dès l’entrée, le regard est happé immédiatement. Des bannières suspendues faites de phrases et de signes qui se superposent flottent dans l’espace. On ne sait pas encore par où commencer, ni dans quel sens regarder. Et c’est sans doute déjà une indication : chez Castelbajac, l’ordre n’est jamais figé, et l’exposition ne cherche pas plus à discipliner son œuvre. Elle en épouse au contraire pleinement le mouvement, par moments de manière désordonnée, par d’autres de manière souvent débordante. Le parcours rassemble près de 300 pièces. Des pièces de couture bien sûr, mais également des dessins, des photos, des objets, des installations. Ce qui frappe, ce n’est pas tant la quantité que la diversité des formes. Très vite, on comprend que le vêtement est comme un point de départ pour Castelbajac. Un support artistique pour raconter quelque chose du monde.

Des pièces d’accumulation, témoins de la vision d’abondance de Castelbajac
Cet état d’esprit trouve une traduction très concrète dans la salle entièrement dédiée aux robes-poèmes. L’espace tranche avec le reste du parcours : une pièce fermée, circulaire, sans lumière naturelle, presque isolée du musée. Au centre, suspendues au plafond, des pièces tournent lentement sur elles-mêmes, accrochées comme dans un manège. Ce sont ces vêtements sur lesquels Jean-Charles de Castelbajac fait apparaître des mots à partir des années 1980. Sur l’unique mur circulaire, des phrases sont inscrites, fragmentées, comme si la pièce entière devenait une page à lire en marchant. Une musique se fait entendre en continue, qu’il a lui-même choisie, et qui participe à cette sensation d’être à l’intérieur d’un texte plutôt que face à des vêtements.

Les « robes-poèmes » forment un carrousel de mode en action
Dès cette période, Castelbajac commence à imprimer des vers sur le tissu, inspiré notamment par Nerval, Cocteau et bien d’autres. Peu à peu, la littérature prend une place centrale dans sa créativité. Certaines pièces évoquent des cahiers d’écolier, d’autres des couvertures de livres ; en 2011, Castelbajac ira jusqu’à créer des robes-livres pour célébrer les cent ans des éditions Gallimard. Dans cette salle, les textes sortent littéralement des ouvrages et tourbillonnent en l’air, sur des pièces qui deviennent à la fois supports et voix. Le vêtement n’illustre pas la poésie : il la fait circuler, la met en mouvement. Fidèle à cette idée que créer, pour Castelbajac, consiste moins à s’évader qu’à aller ailleurs.

Une constellation de fragments de poème tapisse le mur
Il ne commence pas comme un couturier traditionnel, enfermé dans les codes de la mode. Très tôt, il est plongé dans les ateliers de sa mère à Limoges, ce qui l’habitue aux matières, aux chutes de tissu et à la compréhension de l’utilité concrète du vêtement. En 1968, à l’aube de sa carrière, il fonde Ko & Co avec elle. Son premier vêtement manifeste fut un manteau taillé dans la couverture qu’il utilisait en pensionnat. Ce n’est alors pas un acte de style mais une déclaration d’intention : pour lui, un vêtement ne doit pas être seulement précieux ou luxueux, mais peut-être construit à partir de matériaux du quotidien. Dans les années suivantes, il réutilise des matériaux très simples, pour la plupart détournés de leurs fonctions ordinaires (serpillières, peluches, sangles…) ; ce n’est pas encore un concept à la mode. Il crée une manière de penser que la matière parle autant que la forme, et qu’on peut raconter quelque chose du monde même en travaillant avec ce qu’on a sous la main.
Cette approche, aujourd’hui qualifiée d’upcycling, le place dès le début en dehors des sentiers battus : bien avant que ce concept ne devienne courant dans la mode, il transforme déjà des objets de récupération en pièces qui font sensation dans les défilés. Castelbajac ne s’arrête pas là. À la fin des années 1970, il fonde la maison Jean-Charles de Castelbajac. Dès ses premières années, son travail se lit comme la fusion parfaite entre art et mode : les matériaux qu’il choisit, la manière dont il compose ses pièces, et même la palette de couleurs qu’il affectionne (particulièrement les primaires) prennent une dimension visuelle et presque graphique. Un mariage qui apparaît évident avec L’imagination au pouvoir.
Dans la salle “Accumulations : vêtements-sculptures”, les silhouettes s’accumulent, quoique installées dans une logique de similitude. Les manteaux entièrement faits d’oursons en peluche répondent à l’industrie de la fourrure de l’époque mais sont surtout les témoins parfaits de la vision de Castelbajac. De sa conviction que la mode doit être accumulation, abondance. Et cette surcharge n’est pas anodine. Elle interroge notre rapport aux objets, à l’enfance, à la consommation.
Suite de la déambulation dans ce parcours inédit, des affiches suspendues surplombent la pièce principale. Elles dévoilent un plafond de silhouettes extraites de défilés emblématiques, introduisant une autre facette essentielle de la pratique de Jean-Charles de Castelbajac : son rapport à la pop culture et à l’histoire de la mode. Les pièces qui occupent le centre sont les produits d’un langage visuel qui traverse six décennies. Dès la fin des années 1970, Castelbajac cofonde la maison Iceberg, où il devient directeur artistique et introduit des pulls à motifs cartoons. Une démarche pionnière dans laquelle la mode absorbe et renvoie la culture de masse comme image portable et revendiquée.

Les pièces iconiques des défilés
Le mur de photographies, cachées derrière les présentoirs, créant une géographie visuelle de son parcours. Chacune pose une étape d’un voyage créatif aux multiples facettes : de son concept store Ko & CO, à ses projets avec la marque Iceberg, qui ont embarqué l’esthétique pop dans le prêt-à-porter international. Ces images documentent une époque où le créateur a transformé un label de maille italien en véritable terrain d’expérimentation graphique, faisant des pulls et des vestes des icônes culturelles portables bien avant que cela ne devienne monnaie courante dans la mode contemporaine.

Collection de vêtements réalises par Castelbajac pour Iceberg
Dans les salles composées d’artefact de l’exposition, Castelbajac orchestre un véritable dialogue entre mode, art et mémoire. Mémoire ou plutôt souvenirs. De rencontres, de dons de certaines pièces à des proches, amis, célébrités. Ils côtoient dans cette pièce des photographies, dessins et accessoires iconiques qui racontent les influences du créateur. Au centre de l’espace, une installation de verre serpente la pièce, jalonnant le parcours comme une ligne narrative, tout en abritant des artefacts personnels, des croquis intimes, des accessoires de scène et objets de pop culture. Ces derniers, qu’il s’agisse de pièces portées par Lady Gaga ou Beyoncé, ou des souvenirs de famille et d’atelier, vont au-delà de leur statut d’objets pour témoigner tant de sa pluralité artistique que de ses inspirations profondes.
Un volet majeur de l’exposition explore le rapport de Castelbajac au sacré. Un sacré pensé comme langage visuel et émotionnel plutôt que pur rituel. Les habits liturgiques qu’il a conçus pour les Journées mondiales de la jeunesse en 1997 ou pour la réouverture de Notre-Dame de Paris en 2024 témoignent de l’état d’esprit de l’artiste derrière le créateur. Les chasubles adoptent des formes simples, presque graphiques, mais leurs couleurs, le rouge, le jaune, le bleu et le vert cassent ce côté trop solennel.

Chasubles colorés
Castelbajac rend le sacré plus accessible, plus vif. Il efface une certaine distance froide et se sépare de l’exercice purement académique. Il modernise ainsi des symboles anciens et les fait parler à tous, y compris à la jeunesse. Le résultat est lumineux, énergique, presque pop, mais sans ironie : on ressent sa croyance en la puissance émotionnelle de la couleur et du symbole, son goût pour le geste théâtral, et sa façon de transformer des cérémonies rigides en expériences vivantes.

Des motifs et couleurs inhabituelles pour illustrer la religion
Dans la salle des collages, on mesure combien cette pratique est au cœur de la pensée plastique de Castelbajac : loin d’être un simple effet visuel, elle incarne sa manière de penser le monde et de réinventer la création. Pour lui, ce n’est pas une simple technique mais une forme de liberté, basée sur un goût pour l’instinctif et le fragmentaire qui refuse la ligne pure et l’achèvement parfait. Dans ce dispositif, papiers découpés, formes qui dépassent, mots et images recomposés se répondent sur les murs et au sol , comme autant de pensées visuelles superposées, où l’œil rebondit plutôt qu’il ne se pose.

Images faites de collage collection « sans titre »
Ce geste plastique trouve un écho dans ses collaborations contemporaines, qu’il s’agisse de pièces streetwear avec Palace Skateboards et dans les objets colorés, où le collage n’est plus sur papier mais tisse l’univers visuel du décor lui-même.

Tableaux de collage et banc de visages encastrés
Ce qui ressort du parcours, c’est aussi l’importance de la pluralité des techniques dans son travail. Les défilés deviennent des œuvres à part entière, pensées comme des expériences globales. Décors, musiques, invitations, mises en scène : tout participe du même geste créatif. Une manière de faire qui semblait marginale à l’époque, mais qui a largement influencé la création contemporaine.
L’Imagination au pouvoir ne cherche pas à montrer Jean-Charles de Castelbajac en icône intouchable. L’exposition laisse apparaître les élans, les répétitions, les obsessions. Elle montre un créateur qui n’a jamais cessé d’expérimenter, parfois à contre-courant, souvent en avance. Un artiste pour qui le vêtement peut être tour à tour protection, manifeste ou terrain de jeu.
En sortant des Abattoirs, il reste surtout une sensation : celle d’avoir traversé une œuvre qui ne se contente pas d’être regardée. Une œuvre qui continue de circuler, envahit chaque coup d’œil et qui rappelle que créer peut encore être un geste libre, instinctif et profondément humain.








