Dans les rues de Toulouse, il suffit parfois de lever les yeux pour voir apparaître une silhouette familière. Une Super Baigneuse masquée, surgie d’un câble oublié, accrochée à un balcon ou dissimulée dans un détail d’architecture. Elle ne s’impose pas, elle révèle les détails. Derrière ce personnage original, Joël Martial ou laffiche_dans_la_rue, un artiste qui transforme la ville en terrain de jeu poétique, détournant le réel avec précision et ingéniosité. Entre observation minutieuse et installations éphémères, son travail interroge notre manière d’habiter l’espace urbain… et d’y rêver !

Crédit : Lou Deneuville
Super Baigneuse rue Peyras, Toulouse
Votre travail commence toujours par un lieu, est-ce le collage qui s’adapte à l’emplacement où l’emplacement qui s’adapte au collage ?
Je colle et j’installe mes œuvres dans les rues de Toulouse de manière à mettre en valeur des petits détails (architecture, panneaux, noms de rue, câble qui pend…) que personne n’aurait forcément remarqué au premier regard. Mon expérience professionnelle m’aide à porter ce regard observateur puisque je suis conducteur de travaux en électricité donc, de par mon métier, je remarque beaucoup de choses.
Je choisis toujours l’emplacement avant d’y ajouter mon collage car je crée ce dernier en fonction du contexte et de l’environnement où je vais le déposer. L’idée est vraiment d’apporter une touche originale aux murs de la ville sans les dénaturer. Après il y a des exceptions où je crée d’abord mes œuvres puis je les dépose comme dans la rue Marthe Varsi, en face du musée des Abattoirs, j’ai investi trois grandes fenêtres obstruées plusieurs fois d’affilé. C’est un lieu qui me plaît et où j’ai l’habitude de travailler mes baigneuses depuis 3 ans.
Vous est-il arrivé d’orienter une œuvre par rapport à un détail urbain, dans sa structure ou son message ?
Complètement, par exemple rue Valenciennes, au numéro 12, il y a un câble qui a été placé de manière à contourner une plaque d’époque en céramique donc quand j’ai vu ce détail, je me suis dit que j’allais ajouter une baigneuse qui « tire » sur le câble comme pour mettre en valeur la plaque. Mon travail en tant qu’artiste me pousse à jouer avec le décors et mes baigneuses s’adaptent parfaitement à ce défi.

Rue Valenciennes Crédit : laffiche_dans_la_rue
Vous utilisez des supports parfois fragiles comme du papier, du bois ou de la toile… Le côté « éphémère » lié à l’environnement extérieur change-t-il votre manière de concevoir ?
J’utilise principalement du papier et du carton, qui nécessitent de l’entretien bien sûr, c’est un peu toute la poésie et les défis du street art, c’est éphémère. Parfois j’ai des œuvres qui ne tiennent pas, je peux peindre pendant une semaine et l’installation, elle, ne tient que deux jours, mais c’est le jeu.
Si je ne prenais pas ce risque là, de proposer des peintures originales que j’adapte sur des structures pré-existantes comme des clous, des balcons, des potences d’anciennes publicités de magasins, la singularité de mes œuvres n’aurait pas de sens. Quand je pose mon œuvre, elle ne m’appartient plus, je passe seulement les entretenir tous les 15 jours, à peu près et si d’autres personnes se sont exprimées dessus en taguant ou à cause de la pluie, ce n’est pas de mon ressort, je l’accepte.
Quel regard portez-vous sur Toulouse aujourd’hui en tant que terrain de jeu artistique ? Ressentez-vous une liberté artistique ou y-a-t-il encore des limites assez marquées ?
Par rapport à d’autres villes, je trouve que Toulouse n’est pas vraiment remplie d’artistes de street art. Les services municipaux, pour la plupart, nettoient quasiment toutes les œuvres à peine quelques jours après qu’elles aient été faites. De mon côté, mes œuvres sont un peu moins effacées parce que j’ai réussi à créer mon image avec le temps sur les réseaux sociaux, les gens reconnaissent mes œuvres. Je pense que le plus important, c’est de toujours respecter le lieu où l’on dépose ses œuvres.
Personnellement, j’utilise de la colle à tapisserie, je ne peins jamais directement sur les murs ni ne dégrade l’architecture en y faisant des trous ou autre. S’il y a un problème, je peux retirer une œuvre facilement, sans aucune trace. Je fais vraiment en sorte que l’œuvre se fonde parfaitement dans la rue et le lieu que j’exploite.

Crédit : Lou Deneuville
Super Baigneuse rue du Périgord, Toulouse
Dans votre message de bienvenue, sur les réseaux sociaux, vous évoquez l’idée “d’inonder Toulouse de vos rêveries” : selon vous, à quoi ressemblerait une ville entièrement transformée par votre univers ?
C’est une très bonne question. En ce moment je suis dans l’univers des flamants roses, donc Toulouse transformée en leur habitat. Je trouve que nous habitons dans une ville magnifique donc il faut trouver le juste milieu entre arborer les murs de collages et les « sur » remplir, je veux continuer de déposer des touches de poésie tout en conservant la beauté de la ville. Actuellement j’ai réalisé un peu plus d’une quarantaine d’œuvres que je numérote pour les retrouve ; par exemple, les Ponts-Jumeaux c’est l’endroit où j’ai débuté mes collages et où j’ai réalisé le plus de collages. Œuvre après œuvre, je me suis étendu un peu partout dans Toulouse donc j’ai trouvé des petites techniques pour les localiser, je poste tout sur Instagram.
Qui est vraiment cette “Super-Baigneuse” ? Ce personnage évolue-t-il au fil des œuvres ou reste-t-il volontairement intemporel ?
Lors de mes tous premiers collages, je réalisais simplement une baigneuse que je faisais dialoguer avec la Garonne et évoluer selon les lieux. Quand j’ai vraiment créé ce personne de Super-Baigneuse, je lui ai attribué son bonnet noir et son masque de Zoro. Elle change en fonction de mes muses parfois elle est jeune, parfois plus âgée, tou dépend aussi du lieu, du contexte, de son humour. Selon si elle est en colère ou qu’elle rigole, elle ne va pas arborer la même posture et le même message qu’elle doit délivrer. Maintenant, elle reste tout de même le fil conducteur de mes œuvres, les toulousains commencent à la connaître, j’ai même des gens qui m’interpellent quand ils me voient poser mes collages. C’est un peu un symbole qui délivre des messages.

Crédit : laffiche_dans_la_rue
Avez-vous déjà été surpris par une interprétation totalement inattendue des passants ? Est-ce important pour vous que vos messages soient compris ou le plus important réside dans le regard du public ?
Je rencontre beaucoup de monde, je discute de mes œuvres, de leur message, de l’interprétation qu’en fait chacun. Le plus important pour moi, c’est que mes personnages représentent quelque chose, n’importe quoi pour le public, tant que ça les fait réfléchir, même si bien sûr quand je les mets en scène, elles ont une intention particulière. Je fais beaucoup de rencontres avec des personnes du milieu artistique, des galeristes, de l’art contemporain, beaucoup de personnes qui cherchent à s’évader quotidiennement, à s’amuser. C’est un peu une manière de jouer avec l’absurde du quotidien, de résister à une forme de monotonie urbaine.
En parallèle, j’ai lancé EALC GALERIE (En Attendant Les Clés Galeries) et, à deux reprises, fait croire que j’allais ouvrir une galerie avec des artistes. En mars dernier, nous étions 36 artistes, on a investi une façade et on a fait croire qu’on allait ouvrir un nouveau lieu. On a fait une grande campagne de communication, on a nettoyé le lieu, accroché nos œuvres puis organisé un grand vernissage. Au final, on a créé une « vraie » fausse galerie, beaucoup de gens sont venus aux Carmes, dans la rue des couteliers, c’était un peu notre manière à nous de promouvoir les arts en général. On voulait aussi dénoncer le fait que la culture est en perdition, que les galeries ferment, que les artistes ne peuvent plus vivre de leur art.
À terme, l’objectif de ce mouvement, c’est que les œuvres continuent de vivre par elles-mêmes dans les semaines et les mois qui suivent. Tout le monde peut venir oser et coller son œuvre, venir déposer sa part d’originalité.

Crédit : laffiche_dans_la_rue
Vous allez participer à un festival de street art à Izmir en Turquie, est-ce que votre Super-Baigneuse va voyager avec vous en Turquie ? Comment va-t-elle s’intégrer dans ce nouveau décor, sa culture et son histoire ?
J’ai été invité par l’Institut Français à Izmir à qui on a offert un triptyque sur le flamant rose. Le festival, qui lui va durer jusqu’en juillet, sera porté sur le thème du flamand rose car Izmir est l’une des plus grandes colonies de flamands en Europe. Personnellement, je serai présent sur place dès le 2 avril pour être prêt pour le premier vernissage le 8-9 avril.
Ma Super-baigneuse sera bien présente puisqu’elle est présente dans le triptyque : sur la première partie, la baigneuse est envahie par des flamands roses, sur la deuxième, elle se lève et crie pour les chasser puis, sur la troisième, elle s’assied en silence et en paix avec son poisson rouge. J’avais appelé cette œuvre « lorsque la ville rose la sera pour ses flamands », c’était en rapport avec l’invasion de moustiques et les changements climatiques qui s’opèrent en France. C’est un peu une fable écologique pour dire que la prochaine étape du réchauffement climatique sera l’arrivée des flamands roses à Toulouse, ce qui est un peu ironique vu son surnom.
Après, j’aurais une salle entière à aménager avec d’autres œuvres. J’ai prévu de dérouler des toiles pour donner l’illusion d’un flamand géant qui viendrait picorer le sol au-dessus de nos têtes.

Crédit : laffiche_dans_la_rue
Participer à ce festival, est-ce une continuité naturelle de votre travail ou un défi ?
Effectivement, mon envie était un petit peu de transporter les messages de Toulouse à l’international. J’arrive avec mon slogan « la ville rose », j’ai espoir de faire voyager notre culture et notre ville. J’aurais aimé faire un partenariat avec la municipalité de Toulouse pour faire rayonner notre art mais malheureusement ça n’a pas pu se faire. Mais il est évident que l’objectif d’un artiste est toujours de partager sa vision artistique et rendre ses messages universels.
Vous dites vouloir “tordre le coup au quotidien” : qu’est-ce qui, dans la réalité et l’actualité, vous donne le plus envie de la transformer ?
Honnêtement, la montée de l’extrême droite qui nous menace au quotidien. Je suis humaniste, père de famille, artiste, j’ai peur de ce qui pourrait transformer notre pays. Personnellement, j’ai la liberté de ne pas vivre de mon art, c’est un loisir, mais quand je vois les copains qui eux en ont fait leur métier, ça m’inquiète.

Crédit : laffiche_dans_la_rue
Je le dis souvent mais sans les artistes, sans les créateurs, sans la culture, notre vie n’aurait aucune saveur, on ne pourrait pas laisser place à notre imagination. En France, on a le statut d’intermittent qui existe, on doit le conserver, on doit pousser les gens à consommer de la culture, musique, musées, cinéma, illustration, photographie… Il y a tellement de diversité, on doit la promouvoir et non l’étouffer.
Pour retrouver le travail de Joël Martial et le soutenir, vous pouvez vous rendre sur son compte Instagram : laffiche_dans_la_rue

