Alors que la Semaine du Numérique Responsable encourage à repenser nos usages du digital, le travail de Yohann Rochard ouvre une piste originale : utiliser des outils numériques pour faire revivre des images du passé et transmettre l’histoire locale.
À Agen, dans le Lot-et-Garonne, l’artiste transforme d’anciennes cartes postales et photographies en vidéos animées, accompagnées d’une musique sur le thème de l’histoire locale. Cette initiative pousse à ralentir le rythme, à observer et comprendre les gestes et les mémoires d’un territoire d’il y a une dizaine, voire une centaine d’années, grâce à la technologie d’aujourd’hui.
De son travail dans le milieu du social à sa vie d’artiste, Yohann Rochard nous fait le récit d’un passe-temps devenu une activité quotidienne.

Portrait de Yohann Rochard
Comment est née l’idée de transformer d’anciennes cartes postales et photographies en vidéos animées ? Était-ce en lien avec une volonté de faire vivre le patrimoine local ?
Il y a trois ans, j’ai reçu le statut d’artiste ; j’ai enchaîné quelques expositions, ouvert ma galerie dans le centre-ville d’Agen, un showroom puis, l’année dernière, j’ai organisé le Festival des mémoires que nous allons réitérer cette année au mois de juin.
Lors du premier confinement, j’ai commencé à faire de l’animation de mes dessins graphiques sur TikTok, j’avais réuni un peu plus d’un million d’abonnés et j’ai vu que ce genre de travail plaisait beaucoup. Quand j’ai ouvert ma galerie d’art, je me suis plus orienté vers l’art brut donc j’ai stoppé TikTok pour m’y consacrer pleinement.
L’idée d’animer des cartes postales est arrivée un peu plus tard parce que j’aime bien dénicher des photos « d’archive », qui racontent une histoire, dans les brocantes où je voyage etc… Où que je sois, je m’intéresse aux vieux bâtiments, à l’architecture en elle-même, tous ce qui raconte l’histoire d’un lieu ou d’une ville. Au fur et à mesure, je me dis « pourquoi pas animer ces cartes postales ? », donc j’ai testé une courte animation que j’ai posté sur Facebook et Instagram sans m’attendre à avoir beaucoup de vues. Mais, surprise, les gens ont beaucoup apprécié l’idée, ils m’ont envoyé des messages pour me demander d’animer des photos de leur ville, donc ça a été très porteur et j’ai continué.
C’est un peu une façon de faire vivre le patrimoine local, on fait vivre les moments, on va dire, endormis d’une carte postale, même les endroits locaux. Sur les réseaux sociaux, les commentaires portent vraiment sur la nostalgie des lieux et de leur histoire. J’anime beaucoup de cartes d’il y a 50, 60, 70 ans donc certains bâtiments n’existent plus et le fait de leur redonner vie animent la mémoires des personnes qui regardent mes posts.
Concrètement, comment passe-t-on d’une vieille carte postale à une vidéo animée ? Quels outils ou techniques utilisez-vous ?
Déjà, soit récupère les cartes postales en papier, qui sont parfois dans un sale état, soit via internet puis je les scanne et je fais un travail sur Photoshop ou Illustrator pour retravailler la photo. Après, au niveau de l’animation vidéo, là, j’utilise l’Intelligence Artificielle grâce à un prompt que j’ai réalisé en amont avec du travail de recherche pour placer le contexte historique, replacer les détails des photos dans le temps, des personnages s’il y en a pour qu’ils reproduisent les mouvements de l’époque. C’est vraiment beaucoup de détails à travailler et à retranscrire pour que la vidéo ait du sens.
Depuis que j’ai commencé, on m’a envoyé des bases de données énormes de cartes postales, ce qui me permet même de découvrir des endroits que je ne connaissais pas, des bâtiments qui ont été détruits, qui ont une nouvelle architecture, c’est très instructif.
Comment choisissez-vous la musique qui accompagne les images ? Quelle importance a-t-elle dans la narration ?
C’est moi qui écris la musique, toujours grâce à un travail de recherche pour savoir ce qui ce qui se passait à l’époque, les anecdotes, le contexte historique… et après j’écris les paroles. Ensuite, pour concrétiser le tout, j’utilise l’IA pour synthétiser des voix, créer mes propres compositions musicales.
Que ressentez-vous lorsque vous redonnez vie à des images parfois vieilles de plus d’un siècle ? Avez-vous découvert des histoires ou des détails inattendus dans certaines photographies ?
Il y a des lieux comme le marché couvert à Agen, avec une architecture bien particulière, qui a été détruit et transformé en parking. C’est vraiment un avant après avec les différences d’usage de l’époque et de maintenant. Les villes ont remplacé des bâtiments qu’ils auraient aimé préserver mais qui ne sont plus là donc mon rôle vient un peu restaurer ce patrimoine local en un sens.

Avant/Après travail de la carte postale par Yohann Rochard
L’animation de cartes postales est-elle devenue votre activité principale ?
Je prends plus cette activité comme un complément, un passe-temps, on va dire. Quand j’ai commencé, dès que j’avais un peu de temps, je créais ma vidéo et je la postais. Aujourd’hui, je suis quand même plus sollicité et j’ai pas mal de demandes donc je travaille régulièrement dessus.
Sinon je suis vraiment dans ma galerie d’art au niveau du centre-ville. J’ai aussi un showroom qui n’est ouvert que pendant la période hivernale. Je propose vraiment de œuvres très éclectique, ça va du collage à la sculpture, j’ai des amis artistes qui viennent exposer avec moi aussi. Il y a beaucoup d’art digital et d’anciens cadres que je restaure avec de la feuille d’or et de la peinture après les avoir chiné de gauche à droite en brocante.
Comment réagit le public lorsqu’il découvre ces vidéos ? Les demandes viennent principalement des mairies, offices de tourisme ou particuliers ?
J’ai des mairies qui m’ont contacté, suite à ça, pour faire des petites vidéos de leur ville, pour les offices du tourisme. Après, j’ai beaucoup de particuliers qui me contactent, par exemple un monsieur m’a envoyé presque une base de données de 600 cartes et photos. Il m’a même envoyé de vieux articles de journaux d’époque, avec des vieilles photos qu’il y a dessus.
Jusqu’à présent, je n’ai eu que des retours positifs, les gens sont heureux de voir des souvenirs d’époque s’animer, ça fait vivre la mémoire collective.
Votre travail transforme des documents historiques en œuvre artistique : où placez-vous la frontière entre archive et création ?
C’est important de garder quand même cette frontière avec l’intelligence artificielle, d’être vraiment dans la réalité des événements. Justement, quand j’écris les chansons, par exemple, ce n’est pas complètement créé de toute pièce, c’est moi qui donne toutes les instructions pour que ça reste collé à l’histoire.
Il y en a qui pensent qu’on claque des doigts, qu’on appuie sur un bouton et que tout ça se crée seul en fait, alors que pas du tout. Concrètement, l’IA, c’est une évolution, même au niveau artistique. À une époque, il y avait les peintres contemporains, même les anciens peintres qui peignaient à la peinture à l’huile, quand la photographie est arrivée, mais là, pour eux, c’était sacrilège, c’était limite le diable, la photographie, parce qu’ils allaient leur faire perdre du travail, c’était trop réaliste. Et même quand la photographie est arrivée en couleur, c’était encore pire, puis le numérique, il n’y avait pas besoin d’attendre. Toute les évolutions font peur mais au lieu de les rejeter complètement je pense qu’il faut apprendre à s’en servir intelligemment.
Pensez-vous que le numérique peut devenir un outil de préservation durable du patrimoine local, plutôt qu’un simple outil de consommation d’images ?
Le numérique ouvre pleins de portes, on peut restaurer, on peut faire évoluer des choses avec des techniques qui n’existaient pas à l’époque. Avec l’intelligence artificielle, culture, patrimoine et numérique sont compatible selon moi.
Je considère l’IA comme un outil qui nous aide pour faire de la création, mais en elle-même, concrètement, elle ne peut pas créer quelque chose sans directive de notre part. Si on ne lui donne pas des indications, si on ne lui donne pas la marche à suivre, ça va créer quelque chose de moche et sans âme, on va dire. Dans tous les logiciels professionnels, ils ont incorporé de l’IA donc il faut apprendre à l’incorporer dans nos méthodes de travail.
Comment voyez-vous évoluer ce projet dans les années à venir ?
J’ai envie de créer une exposition immersive avec une dizaine ou une douzaine d’écrans, comme si c’était des écrans cathodiques de l’époque, années 70. Ça va être fait par un artiste cartonniste qui incorporera des petits écrans dans lesquels on diffusera mes vidéos. Peut-être faire s’écouler la Garonne sur le sol à l’aide d’un rétroprojecteur, reproduire des odeurs d’époque, des cartes postales en grand, diffusées sur des voiles… un retour vers le passé !
C’est en discussion avec la Ville et le Département. Et même au niveau visibilité, quand je regarde mes statistiques des derniers 28 jours sur les réseaux sociaux, mes posts sur les cartes postales ont regroupé 7 millions de vues, et dans les 7 millions, il y a 45% de personnes du Lot-et-Garonne. On attend que le projet soit validé, ensuite il y aura quand même beaucoup de travaille de cherche sur chaque vidéo, donc objectif fin d’année 2026, début d’année 2027, j’espère.
Si vous souhaiter transmettre de vieilles cartes postales ou photographie, vous pouvez contacter Yohann Rochard via l’adresse mail suivante : Rochart.contact@gmail.com

