Jusqu’au 20 mars, le Centre culturel Saint-Cyprien accueille l’exposition « La Vibration des Strates », réalisée en collaboration avec la Galerie du Château d’Eau et l’ETPA (école de photographie basée à Auzeville-Tolosane).
Entre tons chauds et froids, le visiteur est invité à se plonger dans le regard singulier de deux photographes, Caroline Andrivon et Mathis Benestebe, sur la rénovation de ce monument historique du patrimoine toulousain qu’est le Château d’Eau. Plus qu’une exposition, ces tirages se veulent un dialogue révélateurs des gestes qui permettent à un lieu de reprendre vie, petit à petit, sous la lumière de la ville.
A cette occasion, les auteurs de la Vibration des Strates nous partagent leur expérience de presque un an et demi au cœur de ce chantier de grande ampleur.

Caroline Andrivon et Mathis Benestebe – Photo : Lou Deneuville
De quelle manière votre collaboration est-elle née et comment ce projet a-t-il pris forme ?
Caroline Andrivon : Nous avons étudié trois ans ensemble à l’école de photographie située à Auzeville (ETPA), nous avions chacun nos projets de notre côté, mais on réfléchissait déjà à s’associer pour d’autres projets communs en duo. Depuis notre sortie de l’école, on a gardé l’habitude de travailler ensemble, même sur nos projets personnels et d’échanger.
Il y a deux ans, en septembre 2024, Pierre Barbot, un ancien créateur de notre école, nous a contactés parce que la Galerie du Château d’Eau souhaitait mettre en place un partenariat avec d’anciens étudiants. Le projet nous a donc été proposé sous forme de commande pour que l’on travaille ensemble sur cette période de travaux avec nos deux regards différents.
Mathis Benestebe : Ce qui était intéressant pour nous, c’était le format carte blanche. On nous a réellement laissé la liberté créative de proposer notre vision des choses, notre art. On s’est tout de suite mis d’accord sur le fait que l’on voulait faire de cette exposition un témoignage de la transformation du Château d’Eau et non pas une documentation pure.
Comment avez-vous vécu cette immersion dans un chantier en activité pendant une année entière ?
Mathis : Quand nous nous sommes rendus sur le terrain pour nos premières prises de vue, le chantier avait déjà commencé depuis quelques semaines, donc on a été tout de suite pris dans le mouvement finalement. On a pris le temps d’analyser pour être dans la continuité de notre projet et de la commande, ça demande quand même un temps de recherche de savoir ce que l’on souhaite réaliser donc on a réalisé des tests.
Caroline : On s’est munis de nos appareils photo numériques et on a fait nos premières prises de vue, c’était un bon terrain d’exploration. Au final, c’était aussi une fierté pour nous de pouvoir travailler pour cette galerie d’expo photo contemporaine.

Photo : Lou Deneuville
Avez-vous ressenti des contraintes d’accès ou de circulation liées au chantier ? Le bruit, la poussière et l’instabilité ont-ils influencé votre manière de photographier ?
Mathis : Nous étions assez libres sur le chantier, on pouvait aller et venir à notre guise tant que l’on portait les équipements de sécurité. Ça nous a aussi permis d’être assez flexible, parce qu’étant donné que c’est un projet sur le long terme et que les travaux avancent, il fallait y aller au moins une fois toutes les deux semaines, on va dire grosso modo.
Caroline : Petit à petit, on s’est vraiment approprié le lieu et les ouvriers étaient très ouverts et coopératifs quant à notre venue. Même s’ il y avait certains questionnements, on a créé un échange assez fluide.
Photographier un lieu historique en rénovation, est-ce photographier une mémoire en train de muter ?
Mathis : Le personnel du Château d’Eau nous a expliqué qu’avant la rénovation, les lieux avaient été un peu désertés, comme en suspension dans le temps. Alors, on a tout de suite eu cette idée de retranscrire ce lieu de cette manière, aussi comme une transformation contemporaine.
Caroline : Au début, quand on cherchait à définir notre fil rouge, on est un peu parti de l’histoire du château d’eau, de l’idée de la brique, de la poussière, de l’eau aussi que ce qu’il y avait eu par le passé. Notre rôle était un peu de rendre ce chantier accessible à tous, que les toulousains puissent s’approprier et comprendre l’évolution de ce patrimoine. Nos photos traduisent naturellement cet état d’esprit.

Photo : Lou Deneuville
L’exposition se décline en deux grands contrastes, des couleurs plutôt chaudes et froides, comment avez-vous travaillé la lumière pour traduire cette “vibration des strates” ?
Mathis : Personnellement, je voulais vraiment photographier le lieu et sa structure, donc il me fallait des plans sans ouvriers. Donc j’allais majoritairement sur le terrain pendant la pause de midi. Je travaille beaucoup autour de l’entre-deux, du repli, j’aborde une vision plutôt inconsciente. Ça passe souvent par la mise en scène d’objets ou par de l’autoportrait.
Et il y a cette dynamique un peu étrange que j’aime bien avoir dans mes sujets, là l’idée c’était de prendre ce château d’eau comme un peu un espace abandonné, un espace en entre-deux, de transition qui puisse aussi être un espace mental. J’ai adopté un point de vue qui permet de comprendre la mutation du lieu, de prendre en photo un les mémoires de ce monument.
Caroline : De mon côté, je suis quand même beaucoup plus axée sur l’humain. J’aime travailler avec les personnes et j’ai une série au carré où j’ai travaillé sur les gestes au travail, sur les petits mouvements que l’on ne voit pas trop, mais qui sont toujours un peu présents qui font partie du corps de métier.
Là c’était justement l’occasion de faire un focus, parce qu’on ne voit finalement que très peu le décor, mais c’est vraiment axé vraiment plus sur le chantier et la gestuelle des personnes qui travaillent à transformer ce bâtiment. Un peu montrer toutes les petites mains qui s’affairent afin de valoriser ces métiers du bâtiment et de la restauration. Il y avait l’idée de documenter le chantier, mais aussi l’évolution du lieu.

Photo : Lou Deneuville
Les images ont-elles été pensées dès le départ pour une mise en espace particulière ? Quel rôle joue le rythme (formats, distances, respirations visuelles) dans le parcours du visiteur?
Caroline : Au total, il y a presque une centaine de clichés qui sont exposés dans la galerie. On a vraiment essayé de mettre en avant notre complémentarité photographique. Tout d’abord, à l’entrée, on a souhaité qu’il y ait un texte explicatif de notre travail, il a été rédigé par Jola Llogori.
Mathis : On a trouvé intéressant d’avoir un regard différent du nôtre qui décrit les sensations, le sens et l’interprétation de nos clichés. Son regard a vraiment nourri notre projet d’un point de vue artistique et d’interprétation.
Pour la structure en elle-même de l’exposition, on a cherché à varier les formats. On a beaucoup de grands tirages accompagnés de petites séries complémentaires, et une grande mosaïque de clichés. Il nous est apparu quand même assez vite qu’il fallait remplir l’espace Saint-Cyprien, mais tout en gardant quand même quelque chose qui puisse laisser le visiteur respirer.
Caroline : En un an et demi on a capté beaucoup d’images, donc on ne peut pas toutes les présenter. C’est pour ça aussi que la préparation de l’expo a été un peu longue, on avait une masse d’images tellement énorme que pour tout sélectionner, il a fallu du temps nourri d’un peu de frustration. On a plutôt fait un choix esthétique, qui correspondait à notre démarche photographique qui est moins une démarche documentaire qu’un aspect qui tend vers le regard du plasticien.
Est-ce que vous avez porté le même regard sur ce projet ? Y a-t-il eu des moments de doute partagés ?
Mathis : On a tout de suite su que l’on voulait quelque chose d’assez complémentaire parce que l’ on a deux types de photographies assez différentes. On voulait qui nous nous ressemble l’un et l’autre et qui fonctionne ensemble aussi. C’était hyper intéressant de construire ce projet, même créativement de voir comment on peut vraiment mettre notre vision sur un travail qui a priori serait un peu froid étant donné que l’on capture un bâtiment.
Quel est le message à travers ces clichés ?
Caroline : Le chantier c’était quelque chose d’assez sensoriel, il y avait beaucoup de vibrations, de sons, de poussière, de mouvement. C’était un défi de retranscrire tous ces éléments à travers des moments figés.
Mathis : Il y avait cette idée de la sensation et il y avait aussi cette idée que d’un lieu patrimonial en transition. On creuse dans le pont, on répare, on peint, on protège, il y avait un peu un esprit comme l’entremêlement d’époques, un peu comme des strates différentes, il y a comme quelque chose de géologique presque.
Caroline : On a toujours essayé de faire correspondre la nature des travaux, le texte, les couleurs, les formes.

Photo : Lou Deneuville
Comment votre vision singulière du chantier du Château d’Eau a-t-elle été perçue par le public ?
Caroline : On a eu beaucoup de retours positifs, que ce soient des photographes, des visiteurs ou même des ouvriers qui ont aimé notre manière d’aborder un sujet, le chantier, qui n’est pas toujours facile.
Les gens sont assis surpris aussi, nos clichés permettent un peu de rendre une vision de cette grande transformation plus accessible pour les toulousains. Au départ, certaines personnes n’avaient même pas compris que c’était de la photo de chantier. Les ouvriers qui sont venus ont été très contents de nos clichés, donc ça c’est aussi un point assez positif.
Mathis : Il y a des personnes qui sont venues au vernissage qui nous ont dit « oh là là, je m’attendais à un truc vraiment un peu rébarbatif, et au final pas du tout », donc c’est vrai que c’est plutôt intéressant comme retour. Finalement, j’ai l’impression que l’on a bien retransmis ce qui nous a été demandé de documenter, on a proposé notre regard sur l’évolution de ce lieu, donc on espère que l’on a rempli notre mission.
L’exposition « La Vibration de Strates » est à retrouver jusqu’au 20 mars au Centre culturel Saint-Cyprien, en attendant, Caroline Andrivon et Mathis Benestebe continuent de travailler sur de futurs projets communs.


