Eric Toledano et Olivier Nakache sont de retour en grande forme avec « Juste une illusion », évocation fictionnalisée de leur enfance en banlieue parisienne dans les années 1980. Impeccables dialoguistes et directeurs d’acteurs, ils savent contourner les clichés pour nous faire rire et nous émouvoir. Leur nouveau couple de cinéma, formé par Camille Cottin et Louis Garrel, excelle dans un registre chien et chat, toujours à se disputer pour mieux se retrouver.

Pierre Lottin et Louis Garrel dans « Juste une illusion ». Photo Manuel Moutier
A eux seuls ou presque, ils ont pour mission, à chacun de leurs films, de sauver le cinéma français d’une cohorte de comédies minables dont les sorties à flux tendu ont de quoi désespérer les spectateurs les moins regardants. Sans sombrer dans le passéisme, Eric Toledano et Olivier Nakache sont de la famille des Yves Robert, Francis Veber et Jean-Loup Dabadie. Le rire qu’ils savent faire advenir, finement, sans jamais forcer le trait, s’accompagne toujours de tendresse et d’élans de fraternité revigorants. Dans ce registre, après la déception causée par leur précédent opus, « Une année difficile », en 2023, « Juste une illusion » est une formidable réussite.
Joy Division vs Imagination
Au tout début du film, avouons-le, on nourrit pourtant quelques craintes. Nous sommes en banlieue parisienne, dans les années 1980. Deux frères se partagent difficilement une chambre d’un appartement exigu. L’aîné adore le rock et la new wave et écoute à fond la caisse les Clash, The Cure, Joy Division et The Damned (les posters sur les murs et l’inscription sur son blouson de cuir en attestent). Sa passion pour la musique le conduit souvent à s’échapper nuitamment et à négliger ses études. Le cadet fait figure de bon élève. Il est tout mignon-tout doux et s’apprête à vivre sa première histoire d’amour. Il est plutôt « funky » et écoute en boucle le groupe anglais Imagination (dont l’un des titres, effectivement addictif, s’appelle « Just an illusion »). Quant aux parents, interprétés par Camille Cottin et Louis Garrel, ils pratiquent la dispute comme un art, cherchant toujours des raisons de se chipoter avant de se raccommoder. Elle est secrétaire et aspire à devenir cadre. Ce statut social, il l’a conservé durant 15 ans chez Moulinex avant de se faire virer, ce qu’il cache à ses enfants, honteux de son sort. L’époque est – déjà – aux plans sociaux et aux recherches d’emplois fastidieuses…
Poussées d’hormones adolescentes
Ce décor planté, pas vraiment original, on se demande ce qu’Eric Toledano et Olivier Nakache vont en faire. Or, ils déjouent tous les pièges qu’ils ont installé, volontairement, dans leur dispositif. Quand l’émotion pointe, ils la laissent s’installer brièvement tout en préparant le coup d’après, qui désamorce le risque du pathos. Même chose pour les scènes destinées à nous faire rire. Elles sont construites subtilement et nous cueillent au moment où on ne les attend pas forcément. Il faut un sacré talent de scénaristes pour rendre originale une séquence de vidéoclub pendant laquelle quatre ados boutonneux planquent « La ruée vers Laure » (évidemment érotique) au milieu de classiques du cinéma comme « Le fanfaron » et « Un homme et une femme » afin de titiller leurs hormones à la maison. Même chose quand il s’agit de raconter le retour des pieds-noirs en France après la guerre d’Algérie ou d’évoquer le rôle important que joue le rabbin du quartier (excellent Rony Kramer) dans cette famille juive.
Regard fraternel sur le monde
C’est là l’autre versant bien connu d’Eric Toledano et Olivier Nakache. Ils savent de façon métronomique nous faire rire, et de belle manière. Ils aiment tout autant défendre un regard fraternel sur le monde, sans jamais sombrer dans la naïveté. Ils évoquent, et ce n’est pas un hasard, la création de SOS racisme, tout à fait raccord avec l’époque qu’ils racontent et les combats de tolérance qui les ont portés. On leur doit une attention à tous les êtres, à tous les rôles, ce qui éclatait dans « Le sens de la fête » (2017). Outre Camille Cottin, parfaite en archétype de la femme avide de réussite, et Louis Garrel, impeccable en homme fragile déstabilisé par la perte de son emploi, Pierre Lottin (mais combien de films a-t-il tournés depuis « En fanfare ! » ?) incarne un concierge un peu brut de décoffrage qui va peu à peu s’ouvrir aux autres. Excellents directeurs d’acteurs, les réalisateurs ont su aussi tirer le meilleur des deux jeunes comédiens Simon Boublil (le cadet) et Alexis Rosenstiehl (l’aîné, vu récemment dans « Ceux qui comptent »…avec Pierre Lottin).
Trop-plein de tubes
On fera un seul reproche à Eric Toledano et Olivier Nakache : s’être laissés aller à la facilité sur le plan musical, nous bombardant de tubes d’époque, de Bonnie Tyler (« Holding out for a hero ») à Francis Cabrel (« Ma place dans le trafic ») en passant par Earth, Wind & Fire (« Getaway »), Téléphone (« Un autre monde »…et pas « Juste une illusion », de Jean-Louis Aubert) et Andrew Gold (« Genevieve ») alors que la partition originale de Gogo Penguin, d’une tonalité jazzy, est formidable.
« Juste une illusion », d’Eric Toledano et Olivier Nakache, au cinéma mercredi 15 avril.

