Depuis 2022, le restaurant-café culturel Folles Saisons anime le quartier des Pradettes. Co-fondé par quatre femmes, cette maison toulousaine aux briques apparentes est devenue le lieu de rendez-vous d’artistes engagés qui partagent leur passion et la transmette aux publics. Anne Aguilera, responsable et co-fondatrice du lieu a partagé l’histoire de Folles Saisons et son impact dans le quotidien du quartier.

Crédit : Lou Deneuville
Folles Saisons, c’est un café culturel et un restaurant traditionnel, comment faites-vous cohabiter restauration et propositions artistiques ?
Au départ, c’est Mme Francesconi qui portait ce projet parce qu’elle était elle-même issue du milieu de la restauration. Personnellement, j’étais géographe professionnelle et consultante dans un bureau d’études donc rien à voir mais ce projet était tellement enthousiasmant et excitant que je ne me suis pas posé de questions et j’ai rejoint l’équipe. À noter que pour nous, au début des années 2000, c’était un défi de lancer un établissement avec une équipe de fondatrices uniquement composée de femmes, c’était comme jeter un pavé dans la marre du milieu de l’entreprenariat.
On a lancé le projet et investi cette magnifique Toulousaine de 1880 que l’on a réussi à louer pour installer notre établissement qui, pour le plus étonnant que ça soit, a attiré beaucoup de monde dès son ouverture. Je pense que l’on a un cadre assez exceptionnel, une très belle terrasse avec de vrais arbres, marronniers, tilleuls. Pour ce qui est du restaurant, on a rapidement mis en place une carte avec des produits frais, une cuisine faite maison et des produits locaux.
Même si les débuts étaient un peu difficiles financièrement parlant, on a persévéré et pris notre rythme de croisière d’un point de vue économique sur l’entreprise. Par la suite, on a développé tout l’aspect culturel donc on s’est inspirées du modèle du Bijou et on a créé une double structure. La partie commerciale est montée en SARL classique et la partie culturelle sous la forme d’une association à but non lucratif qui, elle, est animée uniquement par des bénévoles.

Crédit : Lou Deneuville
Pourquoi avoir créé Folles Saisons aux Pradettes ? Est-ce que le quartier manquait d’initiatives culturelles ?
Quand on a trouvé ce lieu, on s’est vite rendues compte que le quartier manquait d’initiatives culturelles qui attiraient du monde extérieur. Aujourd’hui, il y a le collectif des associations des Pradettes qui propose des animations, des activités, de l’événementiel plutôt de type socio-culturel (Fêtes du quartier, Fêtes des familles, Fête du Téléthon…). À l’époque où nous avons créé l’établissement, il n’y avait pas encore le centre culturel de BordeBlanche donc il n’y avait aucune initiative de la mairie sur tout ce qui concerne le théâtre, les concerts etc…
L’idée du restaurant a vraiment créé une dynamique pour faire venir le monde à nous, puisque là où nous sommes situées, on ne bénéficie pas d’un effet de passage, les gens qui viennent chez nous le font parce que l’on est le seul commerce de la rue et le seul restaurant de cette petite zone-là. Ce double-projet avait vraiment pour objectif de créer un lieu où l’on vient pour plusieurs raisons et pour attirer des publics extérieurs à notre quartier donc petit à petit on a développé notre utilité sociale et culturelle et la clientèle est arrivée.
Est-ce que certains habitants sont devenus des habitués, voire des acteurs du lieu ?
On a une énorme chance sur ce quartier, quand on s’est installées ici, on a très vite remarqué qu’il y avait une dynamique associative très forte, qui en plus est solidaire et regroupée au sein du collectif des associations du quartier. Quand on a monté notre premier festival, qui demandait plus de 60 bénévoles, les gens sont tout de suite venus nous aider. Ça compte aussi pour le fonctionnement de Folles Saisons au quotidien, nous avons une dizaine de bénévoles qui sont actifs toute l’année, dont des femmes très engagées dans notre dynamique. Quand on organise des évènements, on sait que l’on peut s’appuyer sur une vraie logistique portée par le collectif des associations du quartier et on insiste aussi sur une logique environnementale (recyclages, boissons locales, naturelles…).

Crédit : Lou Deneuville
Actuellement, des œuvres sont exposées dans vos locaux, prochainement il va y avoir un spectacle d’improvisation et un concert de jazz : Comment choisissez-vous les artistes qui viennent présenter leur art chez vous ?
On a à la fois deux champs d’intervention : l’événementiel avec, au sein même de Folles Saisons, des concerts, du théâtre, mais ça peut aussi être de la poésie, de la lecture musicale ou du spectacle vivant. On expose également des œuvres d’arts plastiques ou autres expos photos, de la peinture etc… Et puis, on a des cafés débat, des conférences, des causeries, des ateliers d’écriture, des ateliers de pratiques artistiques, dont la chorale de 22 choristes, qui s’appelle le Chœur d’Artichaut animé par Alvaro Hernandez. Donc, ça, c’est historique, ça fait plus de 20 ans que cet atelier est là, même s’il évolue. On a aussi un atelier de pratique théâtrale avec la Compagnie Agit Théâtre avec une dizaine de comédiens et comédiennes qui apprennent le théâtre et donneront une prestation de leur travail en fin d’année.
À Toulouse, la difficulté des artistes aujourd’hui, c’est de vivre de leur métier donc si vous faites venir des artistes de très loin pour une salle de 50, 60 personnes avec des tarifs qui sont aussi à la hauteur de ce type de lieu, ce n’est pas rentable pour eux donc on a beaucoup d’artistes locaux. Nos tarifs varient autour des 10, 12 euros, à la fois, ce n’est pas donné pour certains publics et en même temps, ce n’est pas très cher dans le sens où il faut générer une recette qui permet réellement de rémunérer correctement les artistes.
Y a-t-il une ligne éditoriale ou politique derrière votre programmation ? Y a-t-il des formes ou des sujets que vous défendez particulièrement (féminisme, écologie, inclusion…) ?
Nous avons une spécificité historique, là aussi, car notre entreprise a été créée par quatre femmes et le lieu est militant dans le sens féministe. Donc, dans l’objet social de l’association, il y a inscrit la promotion des artistes et de la création artistique des femmes, ce qui ne nous empêche pas d’accueillir soit des groupes mixtes, soit même des fois uniquement des artistes masculins, si tant est que leurs propositions artistiques nous conviennent.
C’est pour ça que dans les concerts, dans les expositions de peinture, il y a majoritairement des femmes artistes. Et on a accueilli, par exemple, pendant trois ans, la compagnie Synapse de théâtre d’impro, où l’on a fait la rencontre de Christine Agostini et de Salomé Pizzuto qui se produiront chez nous le 2 avril pour une représentation engagée sur la souveraineté féminine et le lien de 2 soeurs. (Pour en savoir plus)
Cependant, Folles Saisons reste avant tout un lieu où les artistes, qu’ils soient jeunes ou plus expérimentés puissent se produire, prendre leurs marques, tester leurs pièces, faire connaître leurs œuvres etc… On veut vraiment permettre un tremplin culturel pour eux, comme une passerelle, tout en invitant aussi de nouveaux publics à s’y intéresser.

Crédit : Lou Deneuville
Pensez-vous que votre dynamique puisse inspirer d’autres projets ailleurs ? Est-ce que vous êtes en lien avec d’autres cafés culturels ?
Au-delà du théâtre et des concerts à Folles Saisons, on organise tous les deux ans un festival dédié aux voix de femmes qui s’appelle Saisons d’Elles. On monte un chapiteau de 300 places sur la place des Pradettes avec le soutien des collectivités que sont la ville de Toulouse, le Département, la Région, une aide de la SACEM, une aide de la DRAC, des mécènes… La première édition a eu lieu en 2016 et on pensait, un peu naïvement et modestement n’en faire qu’une. Et puis, le fait de recevoir Anne Sylvestre et une panoplie d’artistes, puis d’autres artistes au fil des années, ça a attiré du monde. On a réitéré en 2018, 2021, 2023 et 2025 où l’on a réussi à faire un très bon festival malgré la baisse des soutiens des collectivités dû au contexte tendu national et local en matière d’occupation publique. On a quand même réussi à faire un très beau festival avec Mathilde, que personne n’avait encore accueillie sur Toulouse, qui est une artiste très engagée, très féministe.
C’est un évènement qui a beaucoup plu sur la scène toulousaine donc on est très contentes d’avoir lancé, je ne dirais pas le pavé dans la marre, mais en tout cas, d’avoir enclenché une dynamique. Je ne dis pas qu’on a été les seules et les premières mais en tous cas, sur Toulouse, ça nous a permis d’être rejointes par la Women Academy puis par le Bijou aussi, qui fait vraiment une belle place aux artistes féminines.

Crédit : Lou Deneuville
Quelle est la plus grande difficulté pour faire vivre un café culturel aujourd’hui ?
Aujourd’hui, c’est compliqué pour les lieux culturels de se développer et de continuer à être rentables. Si vous avez un modèle économique basé uniquement sur les subventions, c’est très aléatoire. Après, je ne dis rien contre les collectivités, elles font en fonction de leur financement aussi, mais c’est vrai que la culture a beaucoup plus de mal qu’avant.
On ne peut pas proposer des places de spectacle chères sur nos structures, ce n’est pas le but. Il faut que l’on soit ouverts au plus grand nombre, que ce soit dans nos locaux ou le festival, la billetterie est importante, bien sûr, mais ce n’est pas ce qui va nous permettre de financer un festival. On recherche des mécènes, mais c’est évident que les entreprises vont par exemple préférer financer le Rose Festival et être annoncées devant 20 000 spectateurs que devant les 300 spectateurs du Festival Saisons d’Elles.
Nous, c’est très compliqué, on repose sur quatre pattes : l’autofinancement, le mécénat public, le mécénat privé et les subventions. S’il y a une des pattes qui tombe, on va d’abord boiter pour ensuite éventuellement avoir du mal à survivre.
Si vous aviez plus de moyens, qu’est-ce que vous changeriez en priorité ? Comment imagniez-vous Folles Saisons dans 5 ans ?
Nous avons dû arrêter le théâtre dû au fait que nous n’ayons pas de salle culturelle digne de ce nom sur le quartier. On attendra d’en avoir une pour refaire du théâtre et un festival de théâtre, et peut-être du coup pouvoir réaccueillir sur une scène bien plus grande des artistes comme Christine Agostini, et d’autres, bien sûr. On a fait ça pour Eva Darlan en 2023, mais c’est vrai que le théâtre requiert plus d’espace, de temps d’installation, ce qui est normal pour répéter les textes, une heure de théâtre et une heure de musique où l’on fait juste les balances, ce n’est pas la même chose.
L’idée serait peut-être aussi de pouvoir proposer plus de spectacles, plus diversifiés, et à la fois du théâtre, de la musique et de la poésie. Il est clair que l’équipement est vraiment le besoin majeur, pour l’instant, sur le territoire des Pradettes, en tous cas. De plus, si nous sommes soutenues financièrement de manière correcte, il est certain que l’on pourra mieux rémunérer les artistes et faire venir des artistes qui demandent un cachet plus important. Nous essayons également, d’accueillir sur notre festival, des jeunes qui sortent de Musicologie de Jean Jaurès, dont c’est la première scène. On les mixe avec des artistes au talent un peu plus confirmé au niveau régional, qui demandent des cachets un peu plus considérables. Ensuite, des artistes qui peuvent avoir une renommée nationale, comme Mathilde ou Anne Sylvestre, qui, elles, génèrent l’attractivité du festival et en même temps, qui transmettent aux jeunes. Il y a vraiment cette mixité dans les artistes aussi, qui permet d’aider les jeunes à se professionnaliser, de générer eux-mêmes une attractivité.
Récemment, nous avons entamé la transmission de ce lieu vers de nouvelles équipes de bénévoles, à la fois sur la transmission de l’entreprise en elle-même et de la philosophie de l’économie sociale et solidaire. J’espère qu’effectivement, il y aura aussi d’autres personnes qui prendront la relève après nous et qui auront de nouvelles idées. L’innovation doit être permanente.
Pour retrouver la programmation du café-restaurant culturel Folles Saisons.

