Jusqu’au 18 avril 2026, La Grainerie célèbre une fois encore la création féminine dans le cirque contemporain, avec la 8ème édition de l’évènement « Créatrices ! Cirque en tout genre(s) ». Dans ce cadre, plus de 15 compagnies investissent la métropole toulousaine avec une diversité de formats et d’écritures. Serge Borras, directeur du lieu de création, nous en dit plus sur les enjeux et la programmation de ce rendez-vous.

Serge Borras
Culture 31 : Avant toute chose, « Créatrices ! Cirque en tout genre(s) », c’est quoi ? Comment l’évènement a-t’il vu le jour ?
Serge Borras : L’artiste Yaëlle Antoine est le point de départ. À l’occasion d’un festival en Espagne, avec un certain nombre d’autres artistes, elle a rédigé un manifeste intitulé « Tenaces – femmes pour le cirque ». Ce manifeste consistait à défendre la place des autrices, ainsi que leur accès aux moyens de production et aux espaces de visibilité. C’était il y a environ dix ans, et il se trouve qu’à peu près au même moment, nous avions chez nous un plateau avec l’artiste aérienne Céline Berneron et, en seconde partie de soirée, quatre jeunes artistes du Groupe Bekkrell. Ces dernières ont signé une pièce complètement novatrice du point de vue de l’écriture, de la spatialisation…
Il y avait donc Yaëlle, revenant de cette convention en Espagne, avec ce manifeste toujours entre les mains, et cette soirée, qui présentait deux types d’écriture d’autrices. On s’est donc dit qu’il fallait créer un temps fort autour de cette question.
Cette question de la place donnée aux femmes ?
Bien sûr qu’aujourd’hui, la place des femmes a évolué dans notre société, bien sûr qu’elles sont un peu plus visibles dans les saisons, et bien sûr qu’il y a des femmes directrices. Mais si on regarde bien, en termes d’accès aux moyens de production, ce n’est toujours pas égalitaire. Ils se resserrent encore et toujours sur les hommes. Les lieux de visibilité et les directions des grands projets sont également très majoritairement masculins. Pourtant, quand on parcourt les écoles de cirque, il y a toujours une majorité de femmes. Sauf qu’à un moment, arrivé dans la carrière, la question des moyens est encore une fois essentiellement assignée aux hommes. Et ce ne sont pas les réseaux artistiques qui prévalent à ça.
En tout cas, le message dont on s’est emparé avec Les Tenaces est qu’il n’y a strictement aucune raison que les femmes ne soient pas dans une égalité d’accès aux moyens, d’un point de vue artistique. On a donc décidé d’en faire à la fois un objet militant, artistique et esthétique, mais aussi une fête.
Les femmes sont donc nombreuses dans le milieu, mais quelle place occupent-elles sur la scène du cirque contemporain ?
Elles sont nombreuses et elles ont des directions. Par exemple, les deux pôles nationaux du cirque sont dirigés par des femmes dans la région. Mais quand on regarde les projets les plus valorisés, ceux qui ont accès aux grands plateaux et aux grands festivals internationaux, il y a très peu de femmes. Depuis la création du manifeste, Les Tenaces est devenu un collectif de femmes pour le cirque et les arts de la rue, et a élargi ses travaux. Yaëlle a aussi continué, de façon personnelle et militante.
Nous, on tourne à la fois le grand public vers une sélection de spectacles ancrés dans la diversité du cirque de création, avec des choses qui vont être très radicales mais aussi très grand public , avec des petits formats, des grands formats, etc. Et on a toujours, au sein de nos temps forts, un temps avec le collectif Les Tenaces, avec des ateliers, des rencontres professionnelles, des conférences, etc. Mais ces rendez-vous ne sont pas uniquement destinés au monde du cirque. On peut très bien participer à ces ateliers sans appartenir au monde de la culture. Ça s’adresse à toute personne convaincue qu’il faut encore agir pour l’égalité à cet endroit-là, ou qui a envie de s’intéresser à la question de l’égalité.
Selon vous quel est le fil rouge ou le socle commun qui relie les travaux des femmes dans l’univers du cirque contemporain ?
Beaucoup de pièces mettent en jeu la question du regard qui se déporte sur le corps de la femme. Le cirque, évidemment, c’est le corps. Aujourd’hui, il y a des femmes porteuses et acrobates, des places qui étaient réservées aux hommes. Mais il reste une grande question qui est : comment la société regarde le corps de la femme et comment on regarde le corps de l’artiste de cirque ? Une question qui préoccupe beaucoup d’autrices, et cet endroit-là est très présent dans la programmation. Notre enjeu est aussi de montrer que les autrices de cirque se préoccupent de tout autant de sujets que les hommes.
Quels sujets, par exemple ?
Il y a des pièces qui vont parler du bien-être, de la relation au sein de la société. Mais l’aspect militant sera placé derrière la poésie. Je pense à Verena Schneider et Charlotte Le May qui sont allées interroger des dames d’un certain âge qui sont notamment dans des métiers du soin. Elles leur ont demandé de parler de leur notion de la relation : relation au quotidien, relation amicale, relation professionnelle… On entend alors ces femmes peu interrogées et leur perspective sur nos rapports sociaux. La pièce s’appelle « Alter », et elle est très touchante, très riche.

Alter, cie Kumquat
« Créatrices ! Cirque en tout genre(s)« invite également à des étapes de travail via « Lignes » et « Un joli désordre dans un silence glacial ». Pourquoi ce format ?
C’est dans notre identité. La Grainerie est un lieu de création. Par exemple, quand je sors de mon bureau, il y a une salle d’entraînement. Là, on n’est même pas encore dans l’écriture d’un spectacle, mais dans un endroit d’entretien de l’outil de travail de l’artiste, le corps. Il y a aussi quatre studios de recherche, des petites pièces qu’on pourrait imaginer comme un studio de danse, mais beaucoup plus hautes. Ici, l’artiste réfléchit un peu à cette notion de nouveau numéro, d’évolution de l’écriture. On s’essaye déjà un peu aux prémices de la pièce à venir. Puis après, il y a deux salles de spectacle où on a vraiment des pièces en train de se construire, dans des conditions réelles de spectacle.
On aime bien partager avec le public ces endroits de fragilité, et on laisse donc la possibilité à l’artiste de rencontrer le public avant que le spectacle soit terminé. Dans ce cadre, on propose « Les mercredis de La Grainerie », chaque mois. Je trouve que ce rendez-vous a de plus en plus de succès ! Finalement, ça intéresse pas mal de gens de venir rencontrer un artiste, désacraliser cet objet de la création, et rentrer dans une sorte d’échange. Il y a aussi un côté un peu VIP ! C’est un moment où l’artiste est encore pétri de doutes à plein d’endroits, il est dans une posture d’honnêteté et de transparence avec le public.

Un joli désordre dans un silence glacial, Maria Maria
Que pouvez-vous nous dire sur « Un joli désordre dans un silence glacial » et « Lignes » ?
Avec « Un joli désordre dans un silence glacial » on retrouve cet endroit de la place de la femme dans la société, du regard qu’on porte sur la place de la femme. Ici, Maria Maria traite en particulier de ce que beaucoup de jeunes femmes ont subi, c’est-à-dire un moment où le regard de l’adulte change, et où le corps de la femme devient sexualisé, en particulier à l’adolescence. À côté, Noémie Deumié fait un travail très différent avec « Lignes ». Un peu comme l’écriture du groupe Ekkrell qui a permis d’imaginer l’évènement, c’est quelqu’un qui va inventer une nouvelle façon d’amener le tissu aérien et la corde dans l’espace de la cage de scène.
Toujours dans cette diversité de formats, le public sera convié à vivre une expérience immersive avec « Sous Les Paupières #2 ». Pouvez-vous revenir sur l’essence de ce projet inclusif ?
C’est une expérimentation menée il y a quelques années, pendant la première Biennale de Toulouse. Nous étions sous la halle gourmande de la Ville de Saint-Orens, où la compagnie d’iElles proposait des installations. Et un jour, un groupe de l’Institut des Jeunes Aveugles est venu. Ne sachant pas trop comment on allait leur permettre de ressentir le cirque au départ, nous avons fait une première séance de cirque au toucher. Depuis, la compagnie d’iElles et l’Institut des Jeunes Aveugles gardent une relation de travail, et tous les ans, font une proposition commune.
À elle seule, la Compagnie SCOM présentera plusieurs spectacles : CIRCASSIENNE, TRAIT(s) et FLAM(M)E. Comment décririez-vous l’univers de la compagnie, qui fête ses 10 ans ?
Depuis quelques années, on a décidé d’associer deux compagnies tous les ans. C’est-à-dire que nous allons présenter quasiment l’intégralité de leur répertoire au cours de la saison, de façon à permettre une rencontre extrêmement fine entre le public et ces compagnies. La Compagnie SCOM est l’une de ces équipes, cette année. Très tôt, elle a fait le choix d’avoir une écriture très spécifique. Coline Garcia a fait le choix de s’adresser très spécifiquement à un public jeune, en bas âge. C’est assez rare en matière de cirque, puisque l’écriture du cirque s’adresse majoritairement à la famille. Et c’est aussi un cirque très graphique. À chaque fois, il y a un rapport aux arts plastiques, à la peinture, et au graphisme. Ça donne des pièces à la fois belles par le mouvement et par le biais de cet aspect graphique.

CIRCASSIENNE, Cie SCOM
À travers cet entretien, nous avons déjà abordé une partie de la programmation foisonnante de « Créatrices ! Cirque en tout genres ». Quel autre moment fort aimeriez-vous mettre en avant ?
Il y a notamment une pièce très intéressante de la compagnie Allégorie, qui s’appelle « Des nuits pour voir le jOur ». Là aussi, on retrouve la question du corps de la femme, du regard posé sur le corps de la femme artiste, mais aussi sur un corps qui a vécu de nombreuses blessures. En effet, Katell Le Brenn est une acrobate, une contorsionniste, et elle a été blessée à plusieurs reprises. C’est une pièce sur la ténacité, la remise en jeu, le courage de ne pas laisser tomber, la projection que l’on peut avoir. Elle montre comment on écrit différemment, comment on utilise son corps, comment on réalise d’autres types d’exploits et construit un autre rapport à la performance.
De plus, le public va être en mouvement, on va être mus de telle façon que notre regard va évoluer en même temps qu’elle évolue dans ce qu’elle nous dit de sa carrière. Pendant qu’elle avance en âge, notre rapport au plateau est modifié. C’est extrêmement bien fait, c’est une très jolie pièce. On se retrouve presque dans un état de béatitude. C’est une capsule de joie et de douceur.

Des nuits pour voir le jOur, cie Allégorie
Par ailleurs, le festival se répand sur plusieurs scènes et dans plusieurs établissements culturels. Un mot sur l’implication des lieux partenaires ?
On a cette particularité d’être un lieu de travail pour l’artiste. Donc on a déjà cette obligation de ne pas trop préempter nos espaces de travail par des diffusions, pour laisser ces espaces utiles aux artistes pour leur travail de recherche et de création. Et après, La Grainerie n’a jamais été autre chose qu’une structure métropolitaine, et donc être présent sur ce territoire est l’un de nos enjeux. Ça permet de proposer des écritures à des endroits dont on se dit : « c’est le bon endroit pour cette pièce ». Par exemple, le théâtre Garonne est parfait pour « Des nuits pour voir le jOur ». Il y a toutes ces logiques à aller creuser pour trouver le bon lieu pour la diffusion d’une pièce !
Propos recueillis par Inès Desnot


