Le Son des souvenirs, un film d’Oliver Hermanus
Dès les premières images, vous comprenez que ce film va vous amener loin, très loin, dans cet univers fait de couleurs et de son qui s’interpellent, correspondent. Le jeune Lionel est–il synesthète, à l’image du compositeur français Olivier Messiaen (1908-1992). Dans tous les cas, chaque couleur de son Kentucky natal correspond à une note musicale, par exemple le ré est jaune. Il a aussi une belle voix. Tout cela conjugué le fait entrer au Conservatoire de Boston en 1917. Dans un bar enfumé fréquenté par des musiciens, le jeune homme rencontre David, un pianiste chantant un air folklorique l’ayant bercé dans son enfance. Il s’approche de lui. Leurs regards se croisent, aussi candides qu’émerveillés. L’évidence d’un sentiment trop fort pour être encore nommé. Le sera-t-il un jour ?

Josh O’Connor (David) et Paul Mescal (Lionel) – Crédit : Fair Winter LLC
Mais bientôt cette romance butte contre les réalités du Premier conflit mondial. David est mobilisé. Il reviendra du front intact en apparence mais meurtri au point de ne pouvoir évoquer les horreurs dont il a été témoin. Il propose à Lionel de partir sillonner les forêts du Maine pour y enregistrer des musiques folkloriques en passe de disparaître. Et les voilà tous les deux, chargés comme des mulets, appareil d’enregistrement, tente et autres accessoires de camping sur le dos. Nos deux musicologues vont ainsi graver sur des cylindres de cire des chansons prêtes à disparaitre dans le tourbillon du temps. Lionel a un talent fou. Leur mission terminée, David le convainc de repartir dans la grande ville faire carrière. Les deux hommes se séparent. Lionel parcourt finalement l’Europe, fait d’autres rencontres… Inexorablement le temps passe et David ne répond à aucun de ses courriers…
Bien sûr que l’ombre admirable du Secret de Brokeback Mountain d’Ang Lee plane sur tout le film. Ce n’est pas une injure !
Mais ici le réalisateur sud-africain Oliver Hermanus traite l’histoire avec une pudeur de tous les instants. Sur une image sépia d’une douceur infinie pour illustrer ces flots de nostalgie et d’intimité cachée, car l’homosexualité est un délit, le cinéaste filme la profondeur des regards au plus près, laissant le soin à ses deux acteurs de leur donner toute l’intensité des paroles non dites et des gestes à peine ébauchés.
Pour porter à l’écran les personnages de la nouvelle de Ben Shattuck, il fallait des comédiens au-dessus du lot. Josh O’Connor (David) et Paul Mescal (Lionel) forment un duo inoubliable de sensibilité, d’émotion, de justesse de ton. Ce sont eux-mêmes qui chantent tous ces airs empreints d’une sourde nostalgie sur le temps qui passe, ses inexorables blessures et ses regrets infinis.
Un torrent d’émotions dans un film d’une puissance foudroyante.

