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La belle s’en est allée

09 Fév Publié par dans Littérature | Commentaires
Dans son roman La Belle n’a pas sommeil, Eric Holder met en scène des chassés croisés amoureux autour d’une librairie perdue au milieu d’une forêt.

S’il glissait dans ses romans quelques nazis édifiants et autres lourdes considérations sur les «pages les plus noires de notre Histoire», Eric Holder obtiendrait-il l’un de ces prestigieux prix littéraires auxquels la vingtaine de romans et de recueils de nouvelles qu’il a publiés depuis 1984 pourraient prétendre ? On ne saura pas car cet écrivain, insensible aux modes et indifférent aux honneurs, continue inlassablement de creuser son sillon.

L’auteur de La Belle Jardinière, Mademoiselle Chambon, Les Sentiers délicats ou La Saison des Bijoux s’attache à dépeindre des êtres apparemment ordinaires vivant le plus souvent dans une France provinciale et rurale. Ici, sur une presqu’île donnant sur l’Océan, dans un Médoc auréolé de lumières de fin d’été, on retrouve le décor des derniers romans d’Eric Holder qui est aussi celui où il vit.

Au milieu d’une forêt, Antoine tient une librairie d’occasion attirant plus la curiosité des chevreuils et des corbeaux que des clients. Le bouquiniste vivote néanmoins grâce à Madame Wong, mystérieuse chinoise qui semble sortie d’un James Bond et qui lui verse une poignée d’euros pour restaurer des livres destinés à l’exportation. Une autre personne s’intéresse aux milliers d’ouvrages entreposés dans la fermette, enfin plus exactement à ceux – moins nombreux – de Frédéric Berthet (1954-2003). En effet, des éditions originales de cet écrivain pour happy few sont subtilisées durant la nuit…

Un ange mélancolique

L’irruption de ce voleur – un jeune homme de vingt-cinq ans à l’allure de viking – et surtout celle de la belle Lorraine, une conteuse professionnelle de passage dans la région pour soigner sa mère, vont bousculer la vie bien réglée de l’ermite Antoine et de Marie, sa maîtresse occasionnelle. Avec son regard délicat et précis, son écriture limpide et poétique sans ostentation, Eric Holder met en scène les élans du cœur et des corps de doux séditieux. L’idylle entre Lorraine, qui à vingt-neuf ans a déjà parcouru le monde, et Antoine, qui pourrait être son père et qui a quitté son Montreuil natal pour un exil sans retour, a-t-elle un avenir ?

En attendant la réponse, on boit du champagne, on écoute What’s Going On de Marvin Gaye, on confie avec une pudeur de chat ses fêlures et ses chagrins inconsolables. La Belle n’a pas sommeil évoque la fantaisie flirtant avec la tragédie de certains films de Pascal Thomas. «J’aime sa légèreté, son éclat, son côté à la fois elliptique et brillant. Un ange mélancolique a chu sur terre et n’a plus, pour s’envoler, qu’une seule plume. Chez lui, cela confinait à la grâce», dit Antoine à propos de Frédéric Berthet. Cela s’applique parfaitement à l’art d’Eric Holder, manière de pessimiste primesautier, d’anarchiste sans drapeau noir sachant que le rejet des contingences qui avilissent est autant une éthique qu’une esthétique. À un moment, Antoine songe à cette armée des ombres dans laquelle il se range : «Des millions et des millions nous sommes à nous croire solitaires, en retrait, marginaux (…) Des millions à bouger le moins possible, à nous taire, afin de ne pas déranger le feuilleton de nos microfictions, en réclamant qu’une chose : la paix». Après tout, ce sont peut-être eux qui par leur résistance passive ralentissent le chaos du monde.

En refermant La Belle n’a pas sommeil, on se dit que la dernière phrase du roman aurait fait un formidable titre : «Reviens quand tu veux.» Le lecteur la fera sienne. Monsieur Holder, revenez quand vous voulez, mais ne tardez pas trop non plus.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

La Belle n’a pas sommeil, Seuil, 224 p. 

Eric Holder © Hermance Triay

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