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Ausculter les âmes

21 Jan Publié par dans Littérature | Commentaires

Jérôme Garcin signe un magnifique récit sur ses deux grands-pères, éminents médecins, et sa famille.

Quasiment toute l’œuvre de Jérôme Garcin est placée sous le signe de l’hommage et de la reconnaissance. De romans en récits, de Pour Jean Prévost à Olivier en passant par La Chute de cheval, Son excellence, monsieur mon ami ou Bleus horizons, l’écrivain paie ses dettes, honore la mémoire de ceux qui ne sont plus : amis, parents, écrivains… Rien de funèbre cependant dans ces textes altiers et lumineux. Garcin n’écrit pas avec ses larmes, mais avec son cœur et sa mémoire. Son dernier récit, Le Syndrome de Garcin, ne déroge pas à la règle puisque les grands-pères de l’auteur, deux éminents médecins, le neurologue Raymond Garcin (1897-1971) et le pédopsychiatre Clément Launay (1901-1992), en constituent le fil rouge.

Défier le temps

À travers eux, l’écrivain évoque les dynasties familiales, les mariages, les consécrations professionnelles, les deuils. L’ombre de son père Philippe, mort en 1973 d’une chute de cheval, et de son frère jumeau Olivier, fauché par une voiture alors qu’il n’avait pas six ans, flotte sur ces pages dans lesquelles palpite «la vie des étés sans fin». En Normandie ou à Paris, il nous fait entrer dans les maisons de l’enfance et de l’insouciance, revisite des existences qu’il révèle et prolonge car les absents «vivent encore dans les lieux où je les ai aimés, dans la nuit où je les convoque, dans les hôpitaux et les bibliothèques où leur nom et leurs œuvres semblent défier le temps. Ils ont un visage, un regard, une voix, un parfum, une éthique, une lumière que je n’oublie pas.»

Raymond Garcin «avait donné son patronyme non seulement à un syndrome, mais aussi à un trouble neurologique permettant de démasquer l’hémiplégie», apprend-on. Son petit-fils cultive lui un autre syndrome : «Une manière d’être au monde sous une carapace. De cultiver la solitude dans des lieux fréquentés. De se donner aux autres avec parcimonie, de se confier le moins possible, de s’ingénier à ne jamais être percé, d’être plongé dans une incessante conversation avec soi-même. Une forme douce de schizophrénie civilisée reposant sur une morale impérieuse et intraitable, qui tiendrait du jansénisme, du luthéranisme, de la Royale et du Cadre noir.» Par bonheur, ce syndrome ne gâche pas sa littérature. Par ses tombeaux de papier, l’écrivain se libère de ses secrets et de ses mystères avec des accents d’une vérité et d’une profondeur bouleversantes.

Présence des morts

Le Syndrome de Garcin tient à la fois du récit historique (brillantes pages, souvent cocasses, sur des chirurgiens des siècles passés), de la chronique familiale, de la confession. On y découvre une certaine idée de l’exercice de la médecine qui «est un peu plus qu’une profession, un peu moins qu’une ordination», qui «se situe entre les deux, là où le don de soi frôle la grâce et où il advient parfois que le praticien, ce prêtre laïc, fasse des miracles.» À propos de Raymond Garcin, le petit-fils écrit : «Il croyait en effet, bien avant la prescription des médicaments, à la vertu des gestes les plus simples, aux verbes essentiels, toucher, écouter, parler, accompagner, soulager. Il s’inquiétait de l’inéluctable déshumanisation de sa discipline et de la disparition programmée du médecin de famille, de campagne, de proximité. Il pensait qu’aucun examen complémentaire ne saurait suppléer l’expérience clinique acquise au contact charnel des malades. Il tenait encore du catéchisme de son enfance que le Bien peut terrasser le Mal.»

Ailleurs, la mélancolie des îles et de l’exil s’invite, des temps très lointains remontent à la surface, la chaîne reliant les vivants et les morts prend la forme d’un kaléidoscope dans lequel les générations semblent se fondre : «Les grands-pères empêchent toujours un peu les parents de vieillir et permettent aux petits-enfants de grandir.» Raymond Garcin fut le héros d’un roman de l’écrivain haïtien Jean Métellus, Charles Honoré Bonnefoy, mais les motifs de ce récit sont autres : «si je ne témoigne pas de cette tribu clinique dont seuls d’obscurs traités et des manuels déshumanisés gardent la trace, qui d’autre le fera ?» Jérôme Garcin s’attèle à la tâche avec une modestie d’artisan et une innocence d’enfant : «Même à mes morts, mes jeunes morts, j’ai voulu rendre le sourire, la santé et la paix des prières. À mon frère, la légèreté d’un ange aux ailes protectrices ; à mon père, celle du cavalier en équilibre derrière lequel, apaisé, je galope encore.»

«Quelle consolation ou quelle argumentation, enfin, suis-je allé chercher en visitant cette dynastie de mandarins ? Peut-être l’idée toute simple que si soigner, c’est sauver des vies, écrire, c’est les prolonger. Il fait beau, allons au cimetière, préconisait Emmanuel Berl. Et rappelons-nous à la mémoire de ceux qui, même disparus, ne nous ont pas oubliés», écrit-il encore en réussissant, une nouvelle fois, à nous convaincre de la présence des morts.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Le Syndrome de Garcin, Gallimard, 160 p. 

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