Close

Quand Toulouse était une machine à tubes

05 Jan Publié par dans Musique | Commentaires

Dans Toulouse, les années tubes, Yves Gabay retrace l’étonnante saga des artistes et groupes toulousains conquérant le Top 50 du milieu des années 80 au début des années 90. Entretien.

L’éclosion d’artistes ou de groupes toulousains à partir des années 80 n’est pas un effet de génération spontanée. Cette vague trouve une part de ses origines dans les années 70…

Oui, il y a eu comme un alignement de planètes. Toulouse est alors une ville très rock, mais aussi très jazz, jeune. Il y a beaucoup de bars où l’on peut jouer de la musique et elle est prête à accueillir cette effervescence. Puis, il y a surtout quelques personnages-clés, un peu plus âgés que les artistes qu’ils vont aider à émerger, comme Richard Seff.

Vous mettez en lumière le rôle d’hommes de l’ombre comme Roger Loubet, Jacques Cardona, François et Jean-Michel Porterie…

Au studio Condorcet, ils ont déjà fait leurs preuves en enregistrant des artistes populaires comme Gérard Lenorman, Mike Brant ou Michel Sardou en 1973. Dès lors, Paris observe Toulouse d’un autre œil. Avec beaucoup de bienveillance et énormément de professionnalisme, ils vont aussi encadrer cette génération d’artistes toulousains. Jacques Cardona a créé Condorcet, François et Jean-Michel Porterie sont des ingénieurs du son phénoménaux, Pierre Teodori – violoniste et guitariste – s’occupe des parties de guitare, de basse ou de batterie tandis que Roger Loubet – qui vient du Conservatoire – assure le piano et les claviers. Cette structure solide se met au service d’artistes nationaux qui viennent enregistrer ici comme elle va bénéficier dans les années 80 aux artistes locaux.

Jean-Pierre Mader va trouver son inspiration dans la pop anglaise et il l’illustre par une formule: «une pensée triste qui se danse».

Exactement, la pop propose des mélodies légères sur des textes qui ne parlent que de la perte de l’innocence, de l’enfance, d’amours déçues… Les chansons des Beatles ou des Beach Boys l’illustrent à merveille. Mader a compris cela : des pensées tristes sur des rythmes dansants et des mélodies lumineuses.

L’histoire de Gold est incroyable. Après avoir fait des concerts et des bals pendant près de vingt ans avec des formations multiples, ils vont être relookés et leur maison de disque leur conseille de prendre un air sinistre. «On aura mis quinze ans pour être connus du jour au lendemain», dit leur clavier Bernard Mazauric.

J’adore cette formule. Gold s’appelle d’abord Goldfingers et dès 1967 le groupe écume toutes les salles du grand Sud-Ouest et même de l’Ouest jusqu’à Nantes. Musicalement et techniquement, ils sont très au-dessus des autres groupes de bal de l’époque. Ils ont d’ailleurs été les seuls à passer de groupe d’orchestre faisant des reprises à groupe de rock interprétant ses propres chansons.

Ce qui est frappant c’est que nombre de ces musiciens – Mader, les frères Desprès à l’origine d’Images puis de Pacifique… – ont une culture musicale énorme. Ils viennent du jazz-rock ou du classique, mais ils vont faire de la variété Top 50.

C’est très paradoxal et il y a quelque chose de touchant là-dedans. Mader m’a dit qu’il a décidé de devenir lui-même quand il a compris qu’il ne serait jamais Jaco Pastorius ou Sting. Ces gens-là n’ont pas fait de la variété parce qu’ils n’ont pas une crédibilité musicale, mais ils ont été très marqués par la disco italienne de l’époque. Ils s’en sont nourris et cela va donner Macumba ou Les Démons de minuit. Il y avait une grande lucidité et une grande sincérité chez ces musiciens. Pour ma part, j’aurais été très déçu si les gens que j’ai interrogés pour ce livre avaient fait preuve de cynisme ou de condescendance envers leurs chansons. Ils ont fait ce qu’ils avaient envie de faire et ils l’ont assumé pleinement. En outre, ils ont en effet une grande connaissance de la musique et ils sont de vrais musiciens. Christophe Desprès est sans doute l’un des plus talentueux bassistes qu’il y ait eu en France.

Vous revenez sur un groupe oublié : Weekend Millionnaire.

J’adore ce groupe et ils ont posé les bases de quelque chose même si l’histoire ne leur a pas rendu justice puisqu’ils sont effectivement un peu oubliés. Personne ne jouait de la guitare ou ne faisait des harmonies vocales comme eux. Cardona comme les Porterie vont s’inspirer de Weekend Millionnaire. Le groupe était constitué de trois musiciens – Nicolas Gorodetzky, Jean-Michel Navarre et Alain Thomas – qui chantaient ensemble un peu à la manière de Crosby, Stills & Nash ou d’autres groupes californiens. Je crois qu’ils ont posé les bases d’une pop à la toulousaine.

Weekend Millionnaire

Art Mengo occupe une place à part. C’est le plus «artiste», il a fait une œuvre, il s’est inscrit dans la durée, mais il est le moins connu.

Oui, il est à part. En même temps, il a partagé les plateaux télé avec Mader ou Gold. Ils se connaissaient, étaient amis, mais il a toujours fait les choses à sa façon. Un jour, il a décidé d’arrêter son métier de manutentionnaire pour faire de la musique. Au départ, il voulait composer pour d’autres et pas être chanteur. Puis, il s’est lancé et a fait des disques assez uniques dans la chanson française entre jazz, pop et bossa nova. Il y a du Antonio Carlos Jobim chez lui. Par ailleurs, cette vague toulousaine repose sur unité de temps et de lieu, mais chaque artiste ou groupe était différent des autres.

Jean-Pierre Mader dit à un moment : «J’ai fait sérieusement des choses pas sérieuses.» Cela résume assez bien la démarche de ces groupes et artistes.

J’ai placé cette phrase à la fin du livre, mais c’est elle qui m’en a donné la clé. Il s’agit du portrait d’une génération qui s’est donnée corps et âme pour des choses aussi légères que des bulles de champagne. Les Démons de minuit ou Oui, je l’adore, c’est très léger, mais Pauline Ester a mis tout son amour et tout son cœur dans cette chanson. Christophe Desprès a mis tout son talent et son énergie dans Les Démons de minuit. Ils ont tous fait sérieusement des choses pas sérieuses…

Cette musique et cette époque génèrent une nostalgie palpable dans le succès des tournées et des films Stars 80. Pourtant, les années 80 sont marquées par la crise, le chômage de masse, le sida, les désillusions nées de la gauche au pouvoir et l’apparition du FN. Comment expliquer ce paradoxe ?  

Les périodes de crise sont propices à des éclosions artistiques et à une effervescence culturelle, je pense par exemple au mouvement punk dans la Grande-Bretagne de 1977. Concernant ces artistes toulousains, ils ont fait des chansons pour faire danser les gens. Par ailleurs, la nostalgie que cette époque et les musiques qui l’ont accompagnée ont fait naître peut s’expliquer par un effet générationnel. Les gens qui avaient vingt ans à l’époque des Démons de minuit ou de Oui, je l’adore sont aujourd’hui installés. Ils ont fait leur vie, ont eu des enfants et se souviennent sans doute avec émotion de leur jeunesse. C’est sur Macumba qu’ils ont rencontré leur petite amie ou leur copain, c’est sur Les Parfums de sa vie qu’ils ont conçu leur enfant… Pour cette génération, le facteur nostalgie fonctionne à plein régime et la musique pop est le vecteur par excellence de cette nostalgie.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Toulouse, les années tubes, Atlantica, 256 p.
 .
 Yves Gabay © Lionel Pesqué
Partager : Facebook Twitter Email

 


Christian Authier Plus d'articles de