Close

Polar rouge et noir

03 Jan Publié par dans Littérature | Commentaires

Capitaine de police au SRPJ de Toulouse, Christophe Guillaumot publie son troisième roman noir, La Chance du perdant, une plongée sanglante dans le monde du jeu clandestin.

Qui a dit qu’il ne se passait jamais rien à Toulouse ? Dans le nouveau polar de Christophe Guillaumot, les cadavres s’empilent. Nul doute que ce capitaine de police responsable de la section «courses et jeux» s’est inspiré de sa propre expérience – tout en forçant évidemment sur l’épouvante et l’imagination – pour écrire La Chance du perdant qui plonge le lecteur dans le monde du jeu et des paris clandestins.

Après Chasses à l’homme et Abattez les grands arbres, l’auteur met en scène une nouvelle fois son héros récurrent : Renato Donatelli, dont le patronyme italien ne dit rien de ses origines. Venu de Nouvelle-Calédonie, «le Kanak» est une force de la nature de près de deux mètres dotée de mains en forme de battoirs qui distribuent généreusement des «gifles amicales». Si Renato «aime bien faire sa tête de sauvage, passer pour un type sans cervelle quand ça l’arrange», il est aussi une âme sensible qui s’occupe de sa grand-mère malade : «le Diamant Noir», ancienne danseuse de revue et sa dernière famille. Avec son collègue Jérôme Cussac, le Kanak officie depuis quatre mois à la section des courses et jeux, «splendide placard du commissariat». Or, au-delà des petits malfrats et des magouilles ordinaires, les deux policiers vont être confrontés à des morts suspectes. Apparemment des suicides de joueurs compulsifs, habitués notamment du casino de Toulouse et à des cercles de jeu plus secrets. Auprès de leurs cadavres, on retrouve la carte d’une dame de pique…

Faire vivre un certain idéal

Après un prologue saisissant, La Chance du perdant installe son intrigue à tiroirs et ses personnages. Il y a ainsi May qui travaille au centre de tri sélectif de Sesquières. La jeune graffeuse est aussi une esthète : «Elle veut embellir la ville, gommer la laideur qui agresse la vue (…) May colore les couloirs sombres, ravive des murs défraichis de ses peintures éclatantes, offre une seconde vie à de vieux ponts rouillés.» Dans un autre registre, Samuel Gotthi «gère tout ce qui touche de près ou de loin au monde du jeu clandestin» dans la ville : tripots, parties de poker privées, paris, machines à sous dans les bars… Mais ce parrain, encadré par la belle asiatique Fang et le molosse Abel, serait un coupable trop idéal. De même que la bande de flics ripoux qui le servent…

Par ailleurs, Christophe Guillaumot dessine d’autres personnages de policiers plus ou moins à la dérive, franchissant la frontière de la légalité ou simplement perdus dans leur époque à l’image de Marc Trichet, vingt-trois années de Criminelle au compteur : «Cette nouvelle police le dépasse, elle n’a ni queue ni tête, plus rien à voir avec ce qu’il a connu : le temps où il se battait contre des voyous et non contre des statistiques.».  Quant au Kanak, rétif aux nouvelles technologies, il est un anachronisme ambulant. Remarquablement construit, La Chance du perdant plante des décors, des ambiances, emmène le lecteur à la découverte de différents milieux sans que cela ne sente pas la documentation pesante. On songe aux romans de Frédéric H. Fajardie mettant en scène le commissaire Padovani : même esprit de clan soudant des marginaux, romantisme assumé, violence baroque, dimension sociologique… Comme l’auteur de La Nuit des chats bottés, Christophe Guillaumot ne néglige pas l’humour et se méfie de tout manichéisme.

Dans ce polar entre les pages duquel résonnent The Passenger d’Iggy Pop et 25 Minutes to Go de Johnny Cash, chaque personnage a ses raisons. Même le flic corrompu, se «trouvant plus d’affinités avec de vieux voyous qu’avec de jeunes loups, chefs de service rêvant de statistiques et de médailles ronflantes» et qui, malgré tout, continuait à résoudre des enquêtes, «à mettre des ordures en prison, à faire vivre un certain idéal».

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

La Chance du perdant, éditions Liana Levi, 333 p.

Partager : Facebook Twitter Email

 


Christian Authier Plus d'articles de