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Charif Majdalani : éloge de l’aventure

29 Déc Publié par dans Littérature | Commentaires

Avec L’Empereur à pied, l’écrivain libanais signe un merveilleux roman qui – du XIXème siècle à nos jours – retrace l’épopée d’une famille à travers le monde. Entretien.

L’histoire de cet «empereur à pied» est auréolée de légendes. A-t-elle un fond de réalité ou avez-vous tout imaginé ?

Il y a toujours des moments tirés du réel, mais globalement l’immense majorité des personnages est de mon cru. J’ai toujours raconté des histoires de famille et j’avais envie d’écrire sur les paysages, sur la montagne, sur sa puissance… Je n’ai pas trouvé de moyen de le faire autrement qu’en inventant un personnage qui incarne ces paysages. C’est un homme violent, abrupt. Ensuite, j’ai inventé ses successeurs avec parfois des traits réels. Le seul personnage qui est peut-être inspiré de ma propre expérience et de ma famille est le dernier narrateur, notamment dans son entreprise de rébellion.

La famille et la transmission sont au cœur de vos romans.

Oui, il y a quelque chose qui m’intéresse particulièrement, c’est le temps, et l’espace évidemment, la géographie physique et humaine, l’évolution dans le temps, les transformations des sociétés, les moments de basculement d’une époque dans une autre. Je pense que cela se manifeste de façon vraiment tangible quand on le raconte de l’intérieur, notamment à travers des familles, leurs rapports aux mêmes choses d’une génération à l’autre. Ensuite, la question de la transmission est sans doute présente parce que je décris des sociétés où elle joue encore un très grand rôle.

L’Empereur à pied retrace l’histoire parfois violente et tragique d’une famille, mais c’est aussi un récit plein d’alacrité, d’énergie, d’élan vital.

J’ai beaucoup de mal avec les romans qui ne me donnent pas d’enthousiasme. J’ai besoin que mon écriture soit dynamique, dynamisante pour le lecteur. Il faut que je sois heureux d’écrire ce que j’écris même s’il s’agit d’un roman sur la dégradation de la société, du monde, d’une famille, des montagnes qui deviennent objet de spéculation… J’aime le rythme, l’ampleur de la phrase. Cette écriture crée des personnages qui lui ressemblent.

Le roman se déroule à travers de nombreux pays et plusieurs continents, sur des terres propices aux légendes, aux épopées, aux mythes. Un personnage dit à un moment : «Il ne peut plus y avoir d’errance réelle sur une planète trop connue désormais.» C’est aussi votre point de vue ?

Oui, je crois. Comme beaucoup, je suis passionné par les romans d’aventures, les romans épiques, tout ce qui fait découvrir le monde à l’homme, lui fait affronter ce monde et se découvrir lui-même. Or, je pense en effet qu’il y a de moins en moins de possibilités de découvertes. Cela correspond à ce que ce personnage vit : ce rêve d’aventures, cet élan romantique de faire des choses démesurées étant devenu quasiment impossible aujourd’hui, il est dévié vers des aventures plus louches dont l’une d’entre-elles était les grandes illusions des aventures gauchistes. Tous mes personnages sont des rêveurs à la mode antique. Ce sont des orientaux, ils sont à la recherche de mondes rêvés, de mondes qui ne sont que dans les livres.

La multiplicité des points de vue possède un côté cinématographique, le passage qui se déroule à Naples a des accents du Guépard de Visconti. Le cinéma est-il l’une de vos inspirations ?

J’adore ce film, mais autant que le cinéma, la bande dessinée m’a influencé dans le découpage d’un texte et sa dynamique. La lecture de Tintin a ainsi beaucoup compté. Par ailleurs, le cinéma m’a marqué et le plus grand film de l’histoire du cinéma à mes yeux est Le Guépard. La façon de construire une histoire chez Fellini et Antonioni m’a aussi passionné.

Vous évoquez la guerre civile libanaise notamment à travers un personnage qui bien que chrétien s’engage dans un mouvement armé propalestinien d’extrême gauche. Son engagement relève plutôt du romantisme : «ce qui m’importait était davantage l’aventure au cœur des beautés du monde que la lutte armée et la langue de bois des membres de l’organisation», dit-il.

J’appartiens à la dernière génération qui ait cru dans les illusions gauchistes, qui plus est au Liban, ce qui était encore plus aberrant… En analysant avec le recul, je me suis aperçu que cela était la traduction de rêves plus littéraires, plus romantiques… On voit aussi ce processus par exemple dans certains romans d’Olivier Rolin. Il raconte que derrière les aventures un peu folles et ridicules du gauchisme, il y avait surtout le désir de vivre un rêve romantique. Je l’ai vécu comme cela et j’ai mis en scène ce personnage qui refoule ce que ses oncles, ses grands-parents avaient vécu de manière plus sincère. Lui se donne des cadres – comme la lutte pour la libération des peuples – car rêver comme un romantique n’est pas alors politiquement correct.

Votre livre donne une bonne définition de la guerre civile, au-delà même du cas libanais : «la tendance générale à danser au bord du gouffre», «la folie suicidaire d’une société qui vouait aux gémonies tout ce qui lui avait permis de devenir ce qu’elle était», «l’envie de voir naître un pays nouveau, invivable et morcelé, ou de brûler les anciennes icônes sans savoir par quoi les remplacer».

C’est ce que raconte Le Rivage des Syrtes de Julien Gracq avec une société très prospère qui a envie de se suicider. Par moments, des sociétés – comme des humains – ont besoin de sortir d’elles-mêmes, de faire des choses insensées. Qu’est-ce qui peut expliquer la folie de la guerre civile ou de l’intégrisme ? Il y a un penchant suicidaire chez les hommes comme dans les sociétés. Nous qui sommes dans des pays lointains où l’on regarde l’Occident comme le modèle de référence quant à la démocratie, nous espérons que l’Europe ne cèdera pas à des pulsions suicidaires.

La paix revenue au Liban, la spéculation, la corruption, les investissements immobiliers ont contribué à saccager les paysages, les montagnes, les littoraux. Vous écrivez : «le monde se défait, la laideur gagne à toute allure».

Il y a eu un grand désastre écologique au Liban qui est née de la dérégulation pendant la guerre civile. Il n’y avait plus d’État et la guerre a généré des constructions épouvantables. La guerre a détruit le pays à force de le construire anarchiquement… Et cela a continué après la guerre à cause de politiques maffieuses. Mais presque l’ensemble de la planète est touché par cela, par les destructions causées par l’urbanisme, par l’accumulation des déchets.

La fin du roman est un peu mélancolique et désenchantée, mais elle célèbre aussi la beauté du monde et la résistance au triomphe de la violence et de la bêtise.

Ce livre est plutôt pessimiste, mais je suis pourtant d’un naturel optimiste. Il faut contribuer à sauver ce qui peut être sauvé.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

L’Empereur à pied, Seuil, 400 p.

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Charif Majdalani © H. Triay

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