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Kedi : des vies de chats à Istanbul

22 Déc Publié par dans Cinéma | Commentaires

La cinéaste turco-américaine Ceyda Torun signe un magnifique documentaire dédié aux chats des rues d’Istanbul et à ceux qui les protègent.

Dans l’ancienne Constantinople, les chats sont roi. Ils épousent la beauté et le désordre de la ville, ils en sont une partie de l’âme. On les croise partout, ils sont chez eux partout : dans les restaurants, les boutiques, les ateliers, les marchés, les jardins, les rues et même dans le métro. Des bols d’eau et de croquettes poussent spontanément au bord des fenêtres, devant les portes. Les milliers (centaines de milliers ?) de chats errants domestiqués d’Istanbul sont une sorte de «bien public», ils n’appartiennent à personne, mais tout le monde s’en occupe. On s’arrête pour les caresser, on les nourrit, on les soigne. Kedi (chat en turc) s’attache plus particulièrement aux habitudes et à la vie quotidienne de sept de ces félins et aux stambouliotes qui les protègent.

Il y a la chatte rousse Sari qui vient nourrir ses quatre petits nichés dans le hall d’un immeuble, Gamsiz qui grimpe aux arbres et sur les façades pour rendre visite à ses voisins préférés et qui tape à leur fenêtre, Duman le glouton qui a établi son QG devant un café-restaurant cossu. Ce solitaire aux manières aristocratiques tambourine lui aussi sur les vitres de l’établissement quand il a faim, mais, bien élevé, ne se permet jamais d’y entrer… Il faut encore mentionner Psikopat, chatte voleuse de poisson qui n’hésite pas à attaquer les chiens. «Elle aime l’amour vache», confie un témoin. Jalouse, elle a soumis le mâle qui lui sert de «mari» et veille à ce qu’autres chattes ne lui tournent pas autour.

Sur terre comme au ciel

Ceyda Torun filme à hauteur de chat et à hauteur d’homme sans négliger de superbes vues aériennes sur la ville et le Bosphore qui apportent une dimension panthéiste à l’ensemble. Kedi est un portrait amoureux d’Istanbul et de ses habitants : gens de peu, artisans, pêcheurs, artistes… Ces derniers racontent ce qui les lie à ces chats. On rencontre un pêcheur qui nourrit des chatons à la seringue, un restaurateur qui ne compte plus les ardoises laissées au vétérinaire à cause de chats malades ou blessés. D’autres habitants passent une partie de leur journée à arpenter les quartiers de la ville afin de nourrir des centaines de matous. Tous disent le bonheur, la joie, le réconfort que les animaux leur apportent. «Quelque chose que tu aimes ne cesse jamais de vivre», déclare l’un d’eux. Ces chats, dont ils se soucient avec un dévouement peu commun, semblent posséder la liberté et l’élégance que nous avons perdues.

Kedi montre encore les mutations subies par la mégalopole ivre de gigantisme et gagnée par la frénésie immobilière. Des jardins, des quartiers sont rasés et transformés en terrains vagues pour laisser place à de rutilants buildings. «Que vont devenir les chats dans cette modernité sans verdure ?», s’inquiète une femme. Comme ailleurs, la gentrification chasse les pauvres et les classes moyennes. Ici, elle chasse aussi cette population à quatre pattes. On aura compris que Kedi n’a rien d’un «documentaire animalier» et que le propos de la cinéaste est plus vaste. Jamais mièvres, les images distillent une poésie de chaque instant et l’on oublie la performance technique pour savourer une émotion inattendue, celle que fait naître le spectacle de la bonté humaine et animale réconciliées.

En filmant le petit peuple stambouliote, Ceyda Torun offre une incarnation étonnamment puissante et touchante de la notion de décence ordinaire chère à Orwell. Suivez ces chats, vous aimerez la ville et ceux qui y vivent.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

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Kedi de Ceyda Torun. Durée : 1h20. Sortie le 27 décembre.

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