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C’était d’Ormesson

15 Déc Publié par dans Littérature | Commentaires

L’académicien et écrivain à succès cher au cœur des Français est mort à l’âge de 92 ans.

Jean d’Ormesson était plus qu’un écrivain, il était une véritable icône, un personnage et une «marque» («Jean d’O») connus par presque tous les Français de toutes les générations. Avec Michel Houellebecq, évidemment dans un tout autre genre, il était la seule authentique star de notre monde des lettres. Même nos Prix Nobel, Le Clézio et Modiano, n’avaient pas sa popularité.

Ecrivain populaire

Par sa vie, sa nature et ses dons, il appartenait à la France d’avant (il était né en 1925) tout en épousant son époque et les mutations en cours. Très tôt, il avait compris le rôle de l’image et de la télévision dont il fut un «bon client». Bernard Pivot en fit l’un des invités récurrents d’Apostrophes dans les années 70 et 80 (dix-sept invitations !) avant que – société du spectacle oblige – d’Ormesson devienne l’une des têtes de gondole d’à peu près toutes les émissions d’information ou de divertissement : des talk shows d’Ardisson ou Ruquier en passant par les plateaux de Canal ou de Michel Drucker sans oublier les journaux télévisés.

De fait, il entra aussi dans la culture populaire notamment par les imitations de Laurent Gerra ou les hommages du chanteur Julien Doré (son premier groupe s’intitulait The Jean d’Ormesson Disco Suicide et il s’était fait tatouer son nom sur le bras…). Trop intelligent pour être dupe de ce que sa renommée et ses ventes devaient au «Vu à la télé», il pratiquait les exercices de promotion avec légèreté, goût de la séduction, humour. Avec lui, le savoir n’excluait pas la gaieté, la profondeur n’était pas synonyme d’ennui. Une élégance sans ostentation, à l’image de ses cravates en laine, ne le quittait jamais. Le plaisir, le bonheur, l’amour des femmes ne lui étaient pas étrangers. Son teint hâlé trahissait ses vacances en Corse, ses bains de mer, sa fidèle fréquentation de Venise, son tropisme méditerranéen tempéré par la vie parisienne, les pistes de ski et des séjours en Suisse.

L’homme de droite préféré de la gauche

Écrivain classique, d’une érudition rare, il était capable de rendre la culture accessible à tous les auditoires, dans un registre que Fabrice Luchini emprunte également depuis quelques années. Il y avait d’ailleurs du comédien chez l’homme de lettres et ce ne fut pas une surprise de le découvrir acteur en 2012 devant la caméra de Christian Vincent pour Les Saveurs du palais dans lequel il campe un président de la République inspiré par François Mitterrand. Jean d’Ormesson incarnait l’art de la conversation, aimait les mots et les bons mots, perpétuait l’esprit français, usait de son charme et de sa politesse comme d’armes de précision, de son sourire et de ses yeux bleus comme d’un passeport pour traverser les frontières. Y compris celles de la politique. Car celui qui fut directeur du Figaro de 1974 à 1977 avait réussi à devenir l’homme de droite préféré des gens de gauche. Pour preuve : l’œcuménisme et la sincérité des hommages venus de la classe politique, de l’extrême droite à Mélenchon ou au PC, de Nicolas Sarkozy (que l’académicien soutint en 2007 et 2012) à François Hollande qui lui remit les insignes de Grand-Croix de la Légion d’honneur. Comment expliquer cette unanimité qu’il suscita déjà de son vivant ? D’abord parce que Jean d’Ormesson symbolisait une droite libérale, modérément conservatrice, jamais réactionnaire, plus orléaniste que légitimiste (en dépit de ses origines) ou bonapartiste (en dépit de son admiration pour de Gaulle). Sans renier ses convictions, en s’affirmant «catholique agnostique», il affichait une tolérance et une ouverture d’esprit qui désamorçaient le sectarisme. Il savait aimer et être aimable grâce à son appétit de la vie, sa curiosité, sa malice.

L’effacement des idéologies, la conversion de la gauche à l’économie de marché réalisée sous l’impulsion de François Mitterrand, la chute du communisme facilitèrent son statut de personnalité appartenant au patrimoine national par delà les considérations partisanes. Son amour de la littérature le protégea également des hémiplégies intellectuelles dictées par la politique. Jean d’Ormesson vouait un culte à Aragon tout en aimant les romans de Brasillach sans épouser pour autant l’ombre de la moindre de leurs idées. Ironie de l’histoire : François Mitterrand, dont il fut un farouche opposant, l’invita une fois élu à l’Élysée une trentaine de fois. Leur dernier entretien, en 1995 quelques minutes avant la passation de pouvoir avec Jacques Chirac, fut relatée par l’écrivain en 1999 dans Le Rapport Gabriel en suscitant une vive polémique…

Toujours vivant

Les succès de librairie, les prix, les honneurs et la popularité ne lui furent cependant pas offerts même s’il vit le jour sous les meilleurs auspices, avec «une cuillère d’or dans la bouche». Jean Bruno Wladimir François de Paule Le Fèvre d’Ormesson naît à Paris le 16 juin 1925. Il voyage dans les bagages de son père ambassadeur, grandit dans le château de Saint-Fargeau, dans l’Yonne, propriété de sa mère. Hypokhâgne, Normale, agrégation de philosophie : le jeune d’Ormesson a tout du bon élève de bonne famille, mais ses débuts dans la vie sont discrets. Il se lance dans une carrière de haut fonctionnaire, entre à l’Unesco, voyage, pratique le journalisme (notamment à Paris Match) avec goût et dilettantisme, participe à plusieurs cabinets ministériels. En 1956, il publie son premier roman, L’Amour est un plaisir, chez René Julliard encore auréolé de la découverte de Françoise Sagan. L’éditeur promet à son nouveau poulain le même succès que la jeune romancière. Pourtant, le roman est un échec. Ceux qui suivent aussi à tel point que le romancier tire sa révérence en 1966 avec Au revoir et merci. Promesse non tenue, mais il lui faut attendre 1971 pour obtenir son premier succès de librairie avec La Gloire de l’Empire, Grand Prix du roman de l’Académie française. Les immortels l’accueillent parmi eux deux ans plus tard alors qu’il n’a que 48 ans. Sous la Coupole, il sera le grand artisan de l’élection de Marguerite Yourcenar (première femme au Quai Conti) et l’une des grandes figures de l’institution dont il devient le doyen en 2009. Il y fait entrer des amis (Michel Mohrt, Maurice Rheims, Jean-Marie Rouart…) ou plus récemment Alain Finkielkraut. En 1974, il prend la direction du Figaro, où il collaborait depuis 1970, qu’il quitte en 1977 sans jamais cesser écrire dans le journal jusqu’à sa mort.

En librairie, les best seller s’enchaînent : Au plaisir de Dieu, Le Vagabond qui passe sous une ombrelle, Le Vent du soir, Le Bonheur à San Miniato, Histoire du Juif errant, La Douane de mer, Presque rien sur presque tout… Confessions semi autobiographiques, réflexions sur Dieu et l’univers, livres d’entretiens, histoires de la littérature, recueils de chroniques, romans pleins de fantaisie : l’écrivain ne se refuse rien. Les années 2000 et le grand âge dopent son inspiration. Il publie chez Gallimard, chez Robert Laffont ou dans la maison d’édition créée par sa fille Héloïse. Cet homme tellement public restait discret sur sa vie privée. Il avait épousé en 1962 Françoise Béghin, fille de Ferdinand Béghin, magnat du sucre et de la presse. S’il confia dans la presse et dans des livres n’avoir pas été un mari exemplaire, leur couple dura. En avril 2015, Jean d’Ormesson fait son entrée dans La Pléiade – privilège que très peu d’écrivains ont connu de leur vivant. Avant cela, depuis une dizaine d’années, il annonçait à la sortie de chaque livre qu’il s’agissait de son dernier, de son œuvre testamentaire. Même sa disparition, dans la nuit de lundi à mardi dans son domicile de Neuilly d’une crise cardiaque, le fera mentir. En février, les éditions Gallimard publieront son dernier texte dont le titre a des allures de défi autant que de promesse : Et moi, je vis toujours.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante


Gallimard

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