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Toulouse et ses photographes

14 Déc Publié par dans Littérature, Photo | Commentaires

Jean Dieuzaide, contemporain capital

Il a été l’un des plus grands photographes français, immortalisant des anonymes (la célèbre «petite fille et le lapin»), des stars (les non moins célèbres clichés de Dali), des paysages, des avions (l’aéronautique fut l’une de ses passions), des pierres romanes… Si Dieuzaide, né en 1921 à Grenade-sur-Garonne, est l’un de nos illustres toulousains, sa reconnaissance fut rapidement nationale puis internationale avec les prestigieux prix Niépce en 1955 et prix Nadar en 61. Avant cela, c’est auprès de son père qu’il s’initia à la photographie puis dans les Chantiers de jeunesse durant l’Occupation. Il immortalise la Libération de Toulouse, signe le premier portrait officiel du général de Gaulle. En 1945, il expose ses travaux pour la première fois. Germaine Chaumel le remarque et lui propose d’intégrer le Cercle des XII dont il prendra rapidement la direction. «Yan» (son pseudonyme, Jean en gascon) travaille pour la presse (Le Parisien libéré, Points de vue, Images du monde, la presse sportive…), se lance dans des monographies de villes et de régions, en particulier pour les éditions Arthaud où il publie Toulouse et le Haut-Languedoc en 1961. Quatre ans plus tôt, il avait intégré le célèbre Groupe photographique des XV de Paris (qui comptait notamment dans ses rangs Doisneau et Ronis). En 1962, il expose au Louvre 300 photographies du patrimoine roman – un aspect de son œuvre à relier à ses collaborations avec des historiens comme Philippe Wolff ou Michel Roquebert.

Le mariage des funambules, 22 mai 1954 : Jean Dieuzaide photographiant la scène sur les épaules du père de la mariée, par G. Raillart

Par ailleurs, Jean Dieuzaide, décédé en 2003, ne cessa d’être au service de son art, que ce soit en contribuant à lancer en 1970 les Rencontres Internationales de la Photographie d’Arles ou en initiant la création en 1974 à Toulouse de la Galerie municipale du Château d’Eau dédiée à la photographie – la première de ce type en France. Dans l’Encyclopédie historique de la photographie à Toulouse, le photographe Jean-Pierre Sudre définit l’art et la manière de son ami : «la véritable fonction de maître-artisan : la pleine possession d’un métier aux multiples techniques liée à un profond sentiment personnel». Dieuzaide, quant à lui, déclarait lors d’une interview en 1967 : «Nos regards sont toujours habitués et nous ne savons plus regarder : c’est à ce moment-là qu’intervient le photographe ; il montre une chose simple que, sans lui, nous n’aurions peut-être jamais découverte tout à fait».

Germaine Chaumel, femme photographe

Née en 1895, Germaine Chaumel fera l’apprentissage de la photographie en autodidacte, en étudiant notamment les travaux de Man Ray et de Brassaï. Membre du Photo-Club toulousain, elle participe en juin 1936 à la création du Cercle photographique des XII. Depuis son appartement du 21 de la rue Saint-Etienne (actuellement 39 de la rue Croix-Baragnon) transformé en studio, elle fait ses armes. La toulousaine devient par ailleurs l’une des premières femmes reporters-photographes de France travaillant pour des journaux régionaux, nationaux ou étrangers comme le New York Times. Ici, elle place ses clichés dans les colonnes de La DépêcheL’Express du Midi (La Garonne à partir de 1938), le Bulletin municipal de la ville de Toulouse ou l’édition toulousaine de Paris-Soir. Son activité de photographe, qui s’étend du milieu des années trente au début des années cinquante, lui permet d’appréhender de multiples formes d’expression. L’artiste participe à des salons, des concours et des expositions. Le reporter immortalise des manifestations sportives ou officielles, des scènes de la vie quotidienne, des célébrités… Dans son studio, Germaine Chaumel tire le portrait de notables, d’artistes du Capitole et de milliers d’anonymes. Nus, paysages, natures mortes, mode, publicité : rien n’a échappé à son regard.

On retrouve dans l’Encyclopédie historique de la photographie à Toulouse quelques-uns de ses clichés emblématiques tel celui étonnant d’une bohémienne portant un petit enfant et promenant un ours dans les rues du centre-ville, ceux des réfugiés espagnols, ceux de Toulouse occupée puis libérée… Germaine Chaumel abandonnera la photographie au début des années cinquante pour se consacrer à la mode. Partie à Paris, elle reviendra une dizaine d’années plus tard dans sa maison de Blagnac où elle s’éteint le 12 avril 1982. Pour ceux qui veulent en savoir plus, on conseillera le très bel ouvrage collectif Germaine Chaumel, femme photographe coordonné également par François Bordes et paru chez Privat en 2012. Le livre a le mérite de présenter l’œuvre protéiforme de l’artiste et la variété des inspirations de celle qui fut très proche de la «photographie humaniste» qu’illustrèrent Brassaï ou Ronis. Les auteurs la replacent dans les courants esthétiques de son époque – la «photographie directe», la «nouvelle objectivité» et la «photographie pure» – tout en la situant au confluent de la «nouvelle vision» et du réalisme poétique (le très beau cliché de la façade des Variétés la nuit avec des pavés luisants évoque un film de Carné).

Claude Nori, le photographe amoureux

Avec Toulouse où il est né en 1949, Claude Nori a souvent pris ses distances et ses libertés, mais comme pour mieux y revenir. C’est dans la ville rose qu’il découvre la photographie à l’âge de dix-neuf ans avant de faire sa première exposition en 1974 dans le quartier de La Faourette. Cette même année, il part à Paris et fonde Contrejour, à la fois journal, maison d’édition et galerie. Il y publie Pierre et Gilles, Sebastio Salgado, Jeanloup Sieff, Robert Doisneau ou Edouard Boubat. En 1976, il sort son premier ouvrage, Lunettes, qui sera suivi par une vingtaine d’autres dont Fugues toulousaines en 1997, et expose dans le monde entier. Ses photographies évoquent souvent le flirt amoureux, les éclats de rires et la grâce des jeunes femmes, une Italie dépositaire d’une certaine idée de la dolce vita.

A partir de 1999, Claude Nori s’installe à Biarritz où il crée le festival Terre d’Images ainsi que des revues puis, en juin 2011, les nouvelles éditions Contrejour. On perçoit dans ses clichés le sentiment d’un bonheur fugace et inoubliable suscitant une nostalgie immédiate, des baisers volés, des rêves au vent, une sensualité innocente, une poésie du quotidien, une saudade très toulousaine. «Quand je me suis installé à Paris, j’ai très vite ressenti une nostalgie, un mal du pays. Je me sentais déraciné. Comme mes parents habitaient toujours à Toulouse où ils tenaient un restaurant place de la Trinité, je redescendais souvent. C’était l’occasion de retrouver beaucoup de copains aussi. Et à chaque fois que je revenais je me laissais aller à des sortes de déambulations nostalgiques dans Toulouse, le cœur serré, car je retrouvais ma ville. Au cours de ces déambulations je prenais des photos, c’était ma façon de faire de la poésie», déclarait-il voici quelques années dans nos colonnes. De fait, c’est le titre de son livre paru en 2014, Un photographe amoureux, qui semble le mieux le définir.

Hommage à ceux qui ont écrit l’histoire de la photographie à Toulouse.

On n’aura sans doute jamais vu autant de gens prendre des photos que de nos jours grâce aux téléphones portatifs devenus des ordinateurs. Dans les musées, dans les restaurants, dans les rues, on photographie tout, tout le temps. N’oublions pas les incontournables «selfies» sans lesquels notre époque ne serait pas elle-même. Loin de cela, l’Encyclopédie historique de la photographie à Toulouse de François Bordes, ancien directeur des archives municipales, nous offre un voyage dans le temps, de 1914 à 1974. De la Première Guerre à la fin des Trente Glorieuses, il analyse les évolutions du monde de la photo et ressuscite aussi un Toulouse oublié. Dès l’entre-deux-guerres, ateliers et studios quadrillent la ville. Des salons, des expositions, des associations d’amateurs comme le Photo-Club Toulousain fleurissent. Le Cercle photographique des XII veut honorer la «pratique de la photographie artistique» tandis que la photo de presse acquiert ses lettres de noblesse.

On croise des grands noms de la photographie à Toulouse comme Germaine Chaumel et Jean Dieuzaide, mais également d’autres moins connus – le portraitiste Jean Cousin, André Cros, Christian Soula, Pierre Vinche… – qui méritent d’être redécouverts. Le remarquable livre de François Bordes séduira aussi bien les historiens, les passionnés de photographie que les amoureux de Toulouse tant son sujet articule le particulier et l’universel, l’Histoire et l’intime.

Encyclopédie historique de la photographie à Toulouse – Tome 2, éditions Privat / Archives de Toulouse, 425 p.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante


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