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Les années coup de cœur

08 Déc Publié par dans Littérature | Commentaires

Avec La Forteresse impossible, Jason Rekulak signe un premier roman aussi drôle que sensible autour d’adolescents du New Jersey à la fin des années 80.

Printemps 1987 : Billy, Alf et Clark ne se quittent pas. Ils ont quatorze ans et se promènent avec leurs complexes. Le premier est un échalas, le deuxième un petit rondouillard et le troisième – bien que grand blond musclé aux yeux bleus – est le moins bien loti. À cause d’une malformation congénitale, Clark a les doigts de la main gauche collés. Ses copains appellent cela «la Pince», mais à dix-huit ans, il se fera couper le membre disgracieux pour le remplacer par une prothèse. En attendant, les garçons se retrouvent le soir chez Billy car sa mère, qui l’élève seule, travaille de nuit dans un supermarché discount.

Si Billy est un dingue d’informatique, il partage avec ses amis une obsession très adolescente pour les mystères de l’anatomie féminine. Quitte à louer pour la dix-huitième fois le film Kramer contre Kramer pour sa quarante-quatrième minute : «cinquante-trois secondes stupéfiantes de nudité frontale, filmée sous tous les angles». Cependant, un événement capital bouleverse le quotidien des trois zozos : le magazine Playboy publie des photos dénudées de l’animatrice de La Roue de la fortune, Vanna White, «sans l’ombre d’un doute, la plus belle femme d’Amérique». Alf a repéré le magazine, interdit de vente aux mineurs, dans l’épicerie de Sal Zelinsky. Comment obtenir ce Graal ? L’«Opération Vanna» va susciter de nombreux stratagèmes et tentatives infructueuses – ce qui n’empêche pas Alf de vendre déjà des promesses de photocopies des photos aux garçons du lycée. Quant à Billy, pourquoi ne deviendrait-il pas ami avec Mary, la fille de Zelinsky ? Elle est un peu enveloppée, mais la séduire pourrait autoriser une incursion nocturne dans la boutique… De plus, Billy et Mary ont en commun une passion pour l’informatique, les codes, la programmation, les jeux vidéo. Ensemble, ils vont d’ailleurs développer le jeu imaginé par le garçon sur son Commodore 64 : La forteresse impossible…

Breakfast Club de John Hughes

Une époque bénie

On ne dévoilera pas plus les rebondissements et les secrets du premier roman de Jason Rekulak qui relève à la fois du récit d’apprentissage, de la chronique des jours ordinaires dans une petite ville d’Amérique en déshérence et de la reconstitution d’une époque proche et pourtant lointaine. On l’a oublié mais en 1987, fantaisistes ayant trop lu de science-fiction croyaient qu’un jour tout le monde aurait un ordinateur chez soi et que les gens pourraient même les mettre dans leurs poches… La peinture de Wetbridge, bourgade située «dans une région que les comiques aiment à surnommer l’Aisselle du New Jersey», et de ses habitants vaut le détour pour sa drôlerie autant que pour la sensibilité du regard. Du mauvais garçon Tyler Bell au policier Tack, prêt à affronter le péril soviétique, en passant par le mutique épicier Zelinsky qui écoute en boucle une compilation de chansons (Hall and Oates, Toto, Bruce Hornsby, Phil Collins…) que sa femme réalisa pour lui avant de mourir, les personnages secondaires de La Forteresse impossible possèdent une vraie épaisseur.

Il flotte sur le roman le parfum des films de John Hughes et de Cameron Crowe. La série Freaks and Geeks n’est pas loin. Les pérégrinations de Billy, Alf et Clark offrent des dialogues et des passages hilarants tandis que les sentiments qui naissent entre Billy et Mary sont encore plus compliqués à démêler que des codes informatiques. Chez les adultes, ce n’est pas simple non plus. Il y a des deuils, des blessures qui ne se refermeront jamais. Tout cela est évoqué par Jason Rekulak avec une prudence de chat. Une petite pluie fine se glisse par instants dans les pages de ce roman solaire et jubilatoire. Le narrateur se souvient de son adolescence comme d’une époque bénie dont il n’envisageait pas la fin. En refermant La Forteresse impossible, une seule question taraude le lecteur : Billy, Alf, Clark, Mary et les autres, qu’êtes-vous devenus ?

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

La Forteresse impossible, Actes Sud, 368 p.

Jason Rekulak © Courtney Apple

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