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Modiano, l’éternel retour

27 Nov Publié par dans Littérature | Commentaires

Le prix Nobel de littérature signe avec Souvenirs dormants un roman illustrant une nouvelle fois son art si particulier.

Comment fait-il ? On a beau débusquer les correspondances d’un livre à l’autre, tirer les fils des pelotes (l’Occupation, Paris, la mémoire, l’identité, le temps…), traquer les indices, reprendre à la source : il y a un mystère Modiano. Son talent et le pouvoir magnétique de ses phrases échappent pour une part à l’analyse car ils relèvent avant tout de la poésie. À chaque roman, ou presque, on retrouve son art intact à travers des romans qui pourraient n’en former qu’un, égrenant de subtiles variations sur des thèmes sans cesse repris.

Le temps des rencontres

On ouvre Souvenirs dormants et la musique modianesque se fait entendre aussitôt : «Un jour, sur les quais, le titre d’un livre a retenu mon attention. Le Temps des rencontres. Pour moi aussi, il y a eu un temps des rencontres, dans un passé lointain. À cette époque, j’avais souvent peur du vide.» Le narrateur déambule donc dans ses souvenirs, se remémore des situations, des époques, des silhouettes : «Je pourrais d’abord évoquer les dimanches soir. Ils me causaient de l’appréhension, comme à tous ceux qui ont connu les retours au pensionnat, l’hiver, en fin d’après-midi, à l’heure où le jour tombe. Ensuite, cela les poursuit dans leurs rêves, parfois pendant toute leur vie. Le dimanche soir, quelques personnes se réunissaient dans l’appartement de Martine Hayward, et moi je me trouvais parmi ces gens-là. J’avais vingt ans et je ne me sentais pas tout à fait à ma place.»

Martine Hayward, «la fille de Stioppa», Mireille Ourousov, Geneviève Dalame, Madeleine Péraud et Madame Hubersen font partie de ces personnages exhumés de l’oubli. Il y a aussi cette femme, dont le nom est volontairement occulté, qui avait tué «par accident» Ludo F., le membre le plus trouble de la bande des noctambules se réunissant chez Martine Hayward. Nous avions déjà croisé quelques-uns de ces destins plus ou moins insaisissables dans d’autres romans de Modiano qui instaure, comme souvent, un sentiment d’inquiétude et un danger diffus. Pour le narrateur, qui avait érigé la fugue en mode de vie, fausser compagnie et faire le guet sont une seconde nature. Nulle surprise alors à le voir prendre les choses en main quand celle qui a tué Ludo F. l’appelle à l’aide.

Souvenirs du vieux monde

Des dates – 1959, hiver 1964, août 1967, juin 1965, mars 2017 – ponctuent le récit et bousculent la chronologie pour constituer une sorte de kaléidoscope entre rêverie et réalité, de continuum spatio-temporel. Des personnages qui avaient disparu resurgissent des années plus tard au détour d’une rue. Les conversations reprennent, les distances s’abolissent, les situations se répètent. Étrange, mais que dire alors de ces anonymes devenus des éléments du décor au gré de «rencontres sans avenir» : «il m’est arrivé de croiser à plusieurs reprises les mêmes personnes dans les rues de Paris, des personnes que je ne connaissais pas. À force de les trouver sur mon chemin, leurs visages me devenaient familiers.» «Paris est ainsi constellé de points névralgiques et des multiples formes qu’auraient pu prendre nos vies», écrit Modiano. Souvenirs dormants est évidemment un roman «historique» évoquant un autre Paris, une autre France : «Il me semble aussi qu’au cours de ces années, 1963, 1964, le vieux monde retenait une dernière fois son souffle avant de s’écrouler, comme toutes ces maisons et tous ces immeubles des faubourgs de la périphérie que l’on s’apprêtait à détruire. Il nous aura été donné, à nous qui étions très jeunes, de vivre encore quelques mois dans les anciens décors.» Cependant, la perte que décrit l’auteur de Dans le café de la jeunesse perdue n’est pas seulement architecturale ou topographique. Elle recouvre des choses plus profondes, des modes de vie, une liberté liée au secret, à la part d’ombre, à la possibilité de disparaître et de fuir sans laisser de traces.

Finalement, le passé et ses fantômes, «la poursuite de personnes et d’objets perdus», d’adresses et de maisons peuvent être un refuge et une promesse de retrouvailles, de réconciliation. Et si «L’Éternel Retour du même» n’était pas qu’une hypothèse ? La quête intime du narrateur rejoint celle de l’écrivain : «si l’on pouvait revivre aux mêmes heures, aux mêmes endroits et dans les mêmes circonstances ce qu’on avait déjà vécu, mais le vivre beaucoup mieux que la première fois, sans les erreurs, les accrocs et les temps morts… ce serait comme recopier au propre un manuscrit couvert de ratures…» En attendant, il faut se contenter de consolations plus modestes : «À mesure que passent les années, vous finissez sans doute par vous débarrasser de tous les poids morts que vous trainiez derrière vous, et de tous  les remords.»

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Souvenirs dormants, Gallimard, 112 p.

Patrick Modiano © Francesca Mantovani

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