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La mauvaise réputation

24 Nov Publié par dans Cinéma | Commentaires

Une rétrospective dédiée à Henri-Georges Clouzot à la Cinémathèque de Toulouse, quarante ans après la mort du cinéaste français.

Figure incontournable de l’histoire du cinéma français, Henri-Georges Clouzot est cette année à l’honneur. Plusieurs de ses films ayant été restaurés, ils sont de nouveau à l’affiche dans quelques salles de l’hexagone, et le cinéaste a fait l’objet de rétrospectives à la Cinémathèque française à Paris, à l’Institut Lumière à Lyon et aujourd’hui à la Cinémathèque de Toulouse. Né en 1907, d’abord scénariste, Henri-Georges Clouzot fait ses débuts de réalisateur sous l’Occupation en signant en 1942 son premier long métrage, « l’Assassin habite au 21 », une comédie policière parfaitement huilée. L’année suivante, « le Corbeau », chef-d’œuvre du réalisme noir, lui vaut d’être viré de la firme allemande Continental, puis d’être temporairement exclu de la profession à la Libération. «Aucun cinéaste n’aura plus lucidement vu venir le temps des assassins, dans toute l’acception collective du terme : un temps où chaque Français moyen peut s’avérer un salaud, où les catégories humanistes de la IIIe République sont gommées par l’omniprésence du soupçon», écrit l’historien du cinéma Noël Herpe.

En 1947, il tourne « Quai des Orfèvres » (photo), première collaboration avec Louis Jouvet. Après « le Salaire de la peur » (1952) avec Yves Montand, et « les Diaboliques » (1954) avec Simone Signoret, il poursuit du côté du film noir avec « les Espions » (1957), puis filme Brigitte Bardot dans « la Vérité » en 1960. Entre Alfred Hitchcock et Fritz Lang, son goût pour le suspense et sa vision sombre et pessimiste de l’humanité font alors de lui un maître du film noir. Peintre minutieux des descentes aux enfers, son très ambitieux projet « l’Enfer », avec Romy Schneider et Serge Reggiani, reste inachevé à la suite d’ennuis de santé de l’acteur principal et du cinéaste. L’œuvre de Clouzot trahit un permanent souci de renouvellement artistique et tend, films après films, vers l’abstraction. Passionné d’art et collectionneur, il filme l’artiste au travail dans le documentaire « le Mystère Picasso » (1955). En 1968, exploitant des recherches menées pour « l’Enfer », il inscrit son dernier film dans le milieu de l’art : « La Prisonnière » montre un couple en proie à une relation sadomasochiste. Épris de musique classique, il a également réalisé plusieurs captations de concerts dirigés par Herbert von Karajan.

Selon Noël Herpe, «du « Salaire de la peur » aux « Espions », des « Diaboliques » à « l’Enfer », Clouzot s’adonne à une surenchère spectaculaire dans l’expérimentation de la fiction et de ses pouvoirs mystifiants – jusqu’à se retrouver pris au piège de cette omniscience à la Mabuse. C’est d’ailleurs l’époque où il filme d’autres artistes, cherchant à ressaisir le mouvement de la création, quand la sienne se paralyse dans la démesure. Peut-être son génie ne s’est-il jamais mieux épanoui que sous la contrainte. C’était le cas dès « l’Assassin… », où le modèle de la comédie policière “made in Hollywood” laissait libre cours à son goût des jeux de rôles. C’est encore plus vrai dans « Quai des Orfèvres », qui marque, après le scandale du « Corbeau », un parti pris de neutralité et d’invisibilité : on y relève à peine quelques effets manifestes, comme l’enchaînement elliptique des scènes d’introduction, qui ne fait qu’ajouter à la fluidité du découpage. Surtout, c’est le seul de ses films où, sans condamner d’emblée ses personnages, Clouzot les accompagne au plus épais du quotidien, avec leurs difficultés et leurs contradictions ; quitte à les abandonner à leur devenir, à la fois plus criminels et plus humains. Peut-être fallait-il en revenir aux codes du genre pour que ce cinéaste misanthrope se réconcilie (le temps d’un chef-d’œuvre) avec ses semblables.»(1)

Extraordinaire directeur d’acteurs, il était d’une exigence trop perfectionniste pour certains. Inès Clouzot évoque ainsi l’une des qualités de son mari : «Sa franchise. Bon évidemment, il fallait lui répéter : “Ne dis pas de mal à la dame”, ou au monsieur, d’ailleurs. Et j’ai dû moi-même encaisser deux ou trois remarques difficiles à digérer. Il n’était pas tyrannique, simplement il ne pouvait s’empêcher de dire ce qu’il avait sur le cœur.»(2)

Jérôme Gac
une chronique du mensuel Intramuros

(1) La Cinémathèque française
(2) Libération (10/11/2009)


Rétrospective, jusqu’au 26 novembre ;
Exposition « le Mystère Clouzot »,
jusqu’au 18 juillet.
À la Cinémathèque française
,
51, rue du Bercy, Paris. 

Rétrospective, jusqu’au 23 décembre,
à la Cinémathèque de Toulouse
,
69, rue du Taur, Toulouse.
Tél. : 05 62 30 30 11.

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