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Une jeunesse française

18 Nov Publié par dans Littérature | Commentaires

Le triomphe de Thomas Zins, quatrième roman de Matthieu Jung, raconte les espérances et les déceptions d’un jeune homme au mitan des années quatre-vingt.

Chaque époque produit sa nostalgie et même les années quatre-vingt – ces années du sida, du chômage de masse, des désillusions progressistes, de l’argent-roi, de la politique définitivement transformée en simulacre – n’y ont pas échappé. On ne peut réduire le gros roman de Matthieu Jung à l’époque dans laquelle il s’inscrit, mais le tableau de celle-ci ne laissera pas indifférent les lecteurs ayant eu sensiblement le même âge que le héros – quinze ans en 1983, au début du récit – dans cette étrange décennie. Se défiant des idées générales, l’auteur de Principe de précaution et de Vous êtes nés à la bonne époque reconstitue ce temps si loin et si proche par petites touches (chansons, films, vêtements…) sans forcer le trait. Surtout, Matthieu Jung a le talent et l’intelligence d’aborder la dimension socio-politique du roman à travers le regard du jeune Thomas Zins – de gauche, «rebelle», admirateur de Renaud – et en évitant tout jugement. François Mitterrand, que l’on appellera bientôt «Tonton», va éradiquer le chômage et terrasser la réaction. Cela ne fait pas de doute.

Cette vision au premier degré n’en est que plus forte : «S.O.S. Racisme récuse toute affiliation à un parti politique, car l’antiracisme dépasse les clivages – d’ailleurs, ses dirigeants n’aspirent pas aux postes élevés ni aux maroquins. Que les jeunes immigrés ne soient guère représentés au sein de l’association n’est paradoxal qu’en apparence. Comme l’explique un de ses parrains, le mouvement est en effet d’abord destiné aux Français, qu’il s’agit de protéger contre leurs démons, enfouis depuis la Libération mais toujours prêts à resurgir.»

Vie à crédit

Cependant, l’essentiel est ailleurs dans ce roman d’apprentissage sur les pas d’un lycéen nancéen, enfant de la petite bourgeoisie, épris de littérature et attendant avec fièvre la perte de son pucelage. L’éducation sentimentale de Thomas Zins se fera avec Céline Schaller, une fille du peuple que ce «garçon tendre et bon», cet «adolescent fou d’amour» rêve d’extraire à sa condition. Entre eux, il y aura des échappées belles, des ruptures, des réconciliations. Les rites initiatiques des années d’étudiant (alcool, joints, soirées sordides car il faut bien faire la fête) sont au rendez-vous. Au fil du temps, les enthousiasmes et les inquiétudes de Thomas perdent de leur candeur.

Jusque dans ses aspects les plus sombres et cruels, Le triomphe de Thomas Zins ne perd rien de sa nervosité, de sa truculence, de sa vitalité, notamment grâce à des dialogues qui crépitent. La relation faite d’attraction et de répulsion que Thomas entretient avec un écrivain homosexuel quadragénaire balance entre comédie et tragédie. N’est-ce pas ce Jean-Philippe, ventripotent et libidineux, qui pourrait ouvrir au jeune homme la voie de la gloire littéraire ? Que veut vraiment Thomas Zins ? On ne dévoilera pas les détours et les surprises d’un roman qui transcende l’apparente banalité du motif par la seule force de l’écriture.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Le triomphe de Thomas Zins, Anne Carrière, 750 p.

Matthieu Jung © Bruno Charoy/Editions Anne Carrière

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