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L’Istanbul d’Orhan Pamuk

09 Nov Publié par dans Littérature | Commentaires

Une réédition augmentée du livre que le prix Nobel de littérature 2006 consacra à sa ville natale voici dix ans. Superbe.

«Durant toute mon existence, le sentiment d’effondrement de l’Empire ottoman et la tristesse générée par la misère et les décombres qui recouvraient la ville ont représenté les éléments caractéristiques d’Istanbul. J’ai passé ma vie à combattre cette tristesse, ou bien, comme tous les habitants d’Istanbul, à finalement essayer de me l’approprier», lit-on dans Istanbul, souvenirs d’une ville. Cependant, si cette tristesse – cette mélancolie typiquement stambouliote et ottomane, baptisée hüzün, à laquelle l’écrivain consacre de belles pages – nourrit la plume d’Orhan Pamuk, elle n’occulte pas la faculté d’émerveillement, le cocasse, l’humour.

L’intime et l’universel

Le livre tient à la fois de l’évocation et du portrait d’une ville, de l’autobiographie et d’un récit familial. Dans ce texte hybride dont le «sujet serait autant que les rues de la ville, ses ponts, ses habitants, ses paysages, ses bateaux, son trafic et son histoire, les sentiments suscités par tout cela», on se promène à travers un «entrelacement singulier de ruines et d’histoire, de vie et de ruines, d’histoire et de vie». À la façon de ses romans, notamment Le Musée de l’innocence devenu par la suite un véritable musée au cœur d’Istanbul réinterprétant l’œuvre de fiction, Pamuk excelle ici à marier l’intime et l’universel. La ville, où il est né en 1952 dans une famille aisée et occidentalisée, se transforme en personnage ou plutôt en une foule de personnages, d’images, de sensations, de réminiscences.

«À ma naissance, Istanbul, en tant que ville d’importance mondiale, vivait les jours les plus faibles, les plus misérables, les plus sombres et les moins glorieux de ses deux mille ans d’histoire», écrit celui qui vit, au cours de son existence, la population de l’ancienne Constantinople être multipliée par dix. «L’Istanbul de mon enfance et de ma jeunesse était un lieu dont la dimension cosmopolite s’effaça promptement. En 1852, un siècle avant ma naissance, Gautier remarquait, comme de nombreux voyageurs, que dans les rues d’Istanbul on parlait turc, grec, arménien, italien, français et anglais (et plus encore que ces deux dernières langues, il faut ajouter ce que l’on appelait le ladino) et que dans cette « tour de Babel », beaucoup de personnes parlaient même plusieurs de ces langues», se souvient-il encore en ressuscitant «les vestiges d’une époque si riche, et révolue, au cours de laquelle la civilisation et la culture ottomanes passaient sous influence occidentale, mais sans perdre leurs caractéristiques et leurs forces propres.»

Redécouverte de notre vécu

On aura compris que la nostalgie n’est pas absente dans ces «souvenirs d’une ville» – sentiment renforcé par les photographies en noir et blanc (deux cent trente photos ont été ajoutées à la première édition qui contenait deux cents photos et dessins) dont beaucoup, en particulier celles d’Ara Güler ou de Pamuk lui-même, sont émouvantes. Mais il s’agit d’une nostalgie qui invite plus aux retrouvailles qu’au deuil, à «la redécouverte de notre vécu à partir d’objets, de rues et d’instants banals» plutôt qu’au renoncement.

L’écrivain convoque Nerval, Gautier ou Flaubert, ouvre son album de famille, célèbre sa ville sous la neige et le Bosphore indéfectiblement attaché à ses yeux à la vie et au bonheur. «Cette masse d’eau qui passe au sein de la ville ne peut en aucun cas être comparée aux canaux d’Amsterdam ou de Venise, pas plus qu’au fleuve qui partage Paris ou Rome : ici, c’est du courant, du vent, des vagues, de la profondeur et des ténèbres», souligne-t-il. Le long de ses rives, «Istanbul défile, avec tout le poids de son chaos, avec ses mosquées, ses quartiers éloignés, ses ponts, ses minarets, ses tours, ses jardins et ses hauts bâtiments». À l’instar de son roman Cette chose étrange en moi, sorti voici quelques semaines, Istanbul est une ode aux êtres et aux paysages qui l’ont vu naître et grandir, construire son propre imaginaire. Il ne faut pas croire Orhan Pamuk quand il écrit : «Finalement, un jour, tout ce que nous avons vécu, vu ou éprouvé sera oublié, exactement comme nos souvenirs.» Chacune de ses lignes nous démontre magistralement le contraire.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Istanbul, souvenirs d’une ville, Gallimard, 545 p.

Orhan Pamuk © C.Hélie/Gallimard

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