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Bruno Ruiz célèbre : une anthologie des chansons de poètes de langue française par un orfèvre en la matière

04 Nov Publié par dans Musique | Commentaires

Le Théâtre du Pavé (1), sympathique théâtre sis 34 rue Maran à Toulouse (près de la station Ramonville Saint Agne), animé par le brillant Francis Azéma qui a repris le flambeau allumé par Paul Berger en 1969 , a eu la riche idée d’offrir une carte blanche à Bruno Ruiz (2), pour qu’il célèbre ses chanteurs « francophones » préférés, accompagné du fidèle Alain Bréhéret au piano.

Entendons-nous bien, il s’agit de la Chanson française, avec un grand C, celle qui a rayonné partout dans le monde, et a fait partie de nos titres de noblesse, que nous enviaient (en tout cas au XXème siècle) les élites intellectuelles de nombreux pays, puisqu’on y retrouve nos grands poètes, de Victor Hugo à Aragon, magnifiquement mis en musique ; ainsi que des textes de grande qualité, car on parle ici d’auteurs-compositeurs-interprètes.

Il ne s’agit pas de faire entendre une fois de plus, comme sur les radios commerciales, de la variété à l’anglo-saxonne où le texte est asservi à la musique ; mais de faire découvrir ou redécouvrir la chanson d’expression ou « chanson de paroles », par opposition à la chanson de consommation, selon la définition de Jean Ferrat (qui avait initié le Festival de Barjac (3), où Bruno Ruiz est régulièrement invité).

« Ce spectacle est un récital de chansons francophones. J’y ai choisi celles de chanteurs et de chanteuses connus et moins connus qui m’ont donné envie de devenir chanteur dans les années 1970. Ces chansons ont accompagné les gens de ma génération en même temps qu’elles ont participé à mon parcours d’auteur-compositeur -interprète. A la fois intimes, drôles ou résistantes, elles ont construit des ponts fraternels, constituant des signes de reconnaissance et des feux qui perdurent quelquefois.

Ainsi va l’histoire de la mémoire commune de la Chanson, cet art si particulier de la poésie orale, si populaire et quelquefois si éphémère. C’est pour moi un véritable bonheur et aussi un honneur que d’en partager quelques traces somptueuses avec le public, en compagnie du pianiste Alain Bréhéret. » (Bruno Ruiz)

Au programme : bien sûr Charles Trenet, Jean Ferrat, Louis Aragon, Léo Ferré, Barbara, Guy Béart, Georges Brassens, Henri Salvador (Syracuse), Gilbert Bécaud (Grosse noce), Serge Reggiani (L’Italien), Claude Nougaro, Georges Moustaki, Serge Gainsbourg, Charles Aznavour, Jacques Brel. Mais aussi Les mutins de 1917 de Jacques Debronckart, Généraux à vendre de Francis Blanche, Je ne songeais pas à Rose de Victor Hugo par Julos Beaucarne, Vivre sa vie de Jean Vasca (rêver sa vie, vivre ses rêves, qui pourrait être la devise des saltimbanques que nous sommes), Les oiseaux de mon enfance de Gilles Elbaz, La ballade irlandaise de Bourvil, Kathy de Boby Lapointe ; et Jacques Bertin, Bernard Dimey, Giani Esposito, Michel Bülher, Félix Leclerc, Colette Magny. Sans oublier Les fleurs du temps passé de Pete Seeger (dont l’oncle vint mourir à Verdun en 1917 en chantant le Champagne dans des vers magnifiques (4).

Et Johnny Hallyday, dans un pastiche fort réjouissant.

Doit-on encore présenter Bruno Ruiz, auteur de plus de 400 chansons, de pièces de théâtre, de plusieurs performances poétiques, qui a enregistré cinq albums avec le pianiste Alain Bréhéret, qui a crée en 2000, avec Jean-Louis Trintignant, son long poème Altavoz, à la mémoire de son père républicain espagnol, en ouverture du Festival de Chansons de Paroles de Barjac (3). Référence dans la chanson poétique contemporaine française, Bruno Ruiz donne des récitals en France, en Suisse, en Belgique et en Allemagne.

Lui qui cite volontiers Claude Roy : « La poésie est le plus court chemin qui mène d’un être à un autre être», ajoute la poésie est le chant profond de la parole et complète en précisant que toute chanson doit être d’essence poétique et jugée comme telle.

Ses textes comme des natures mortes colorées mais pleines de vie, des instantanés du quotidien ; ses mélodies coulent de source, comme une eau pure.

Au piano, Alain Bréheret lui apporte depuis de nombreuses années, avec sa grande sensibilité, les ponts de notes cristallines dont il a le secret et dont le poète a besoin pour pouvoir danser dessus en bon funambule.

Comme d’habitude chez Bruno Ruiz, on n’est pas loin de la perfection. Non seulement il chante magnifiquement bien, mais son récital est réglé au cordeau, par le jardinier de l’Imaginaire qu’il est : textes, musiques, son, lumières sont au diapason.Le son de Jean-Jacques Vaudou est toujours aussi pur comme une pierre précieuse polie par des mains d’orfèvre. Marine Dion, permanente du Théâtre du Pavé, a respecté, tout en y apportant son grain de sel, les directives lumineuses de Bruno Ruiz qui a travaillé pendant des années avec un des grands magiciens de l’éclairage de spectacle, le regretté André Tailhades, dont on retrouve ici la touche si fine.

Au final, une anthologie de la Chanson francophone de Poètes qui nous faisait bien défaut (et à laquelle je participe modestement dans mon émission sur Radio Présence Midi-Pyrénées (5). On y trouve la quintessence du travail de Bruno Ruiz dont on n’oublie pas qu’il a écrit lui-même quelques petits chef-d’œuvres dans ce domaine : Les petits cœurs du papier peint, Les larmes de Laurel, Ma, Les promeneuses etc. Disponibles sur YouTube et surtout sur le site de l’artiste qui écrit un poème par jour sur son adresse Facebook.

Bruno Ruiz écrit comme d’autres sculptent la pierre ou le bois,il est fidèle à la poésie comme d’autres à leur amante .

Etre fidèle de Bruno Ruiz (sur YouTube) :

https://www.youtube.com/watch?v=Q7_13pwf6L0

Sommes-nous fidèles à nos utopies ?
Avons-nous gardé nos jardins secrets ?
Reconnaissons-nous nos vieilles erreurs ?
Chantons-nous les mêmes chansons qu’autrefois ?

Avons-nous vieilli selon nos désirs ?
Sommes-nous plus beaux que notre jeunesse ?
Avons-nous choisi la vie que l’on mène ?
Dormons-nous le soir sur nos deux oreilles ?

Être fidèle. À son poids d’hirondelle
Être la sentinelle/A chaque nuit nouvelle
Rester sensible/A ce monde terrible
Être encore accessible/A des amours possibles

Avons-nous gagné nos châteaux d’Espagne ?
Pleurons-nous encore pleurons-nous souvent ?
Avons-nous gardé des doutes amers
Sur l’amour des autres des dieux incertains ?

Cherchons-nous encore le soleil des hommes ?
Avons-nous la haine de l’indifférence ?
Avons-nous le poids de nos idées folles ?
Sommes-nous encore debout dans la nuit ?
©Bruno Ruiz

Il nous reste à espérer maintenant que cette anthologie soit bientôt enregistrée et disponible pour le plus grand nombre.

E.Fabre-Maigné

20-X-2017

Photos de Katty Castellat


Pour en savoir plus : Théâtre du Pavé

1) Fondé en 1969 par Paul Berger, ce théâtre a une belle tradition de mise en scène des les œuvres d’auteurs du XXe siècle : Samuel Beckett, André Benedetto, Armand Gatti, Jean Genet, Jacques Audiberti, Bertolt Brecht, Václav Havel, Federico García Lorca, Rainer Werner Fassbinder, Sam Shepard, Tennessee Williams…

Francis Azéma perpétue ce long combat pour faire vivre un théâtre, dans des choix de création, des engagements, dans une conception de mise en scène du spectacle vivant. – Téléphone 05 62 26 43 66

2)  Site internet de Bruno Ruiz

3)  Alan Seeger, jeune poète américain, engagé en 1914 dans la Légion étrangère, est mort au champ d’honneur en 1916 à l’âge de 28 ans. « Champagne » a été écrit sur le front de Champagne en juillet 1915.

Vous qui rirez demain, dans les fêtes heureuses,

A ce vin pétillant qui fait le temps vermeil,

Et d’un flot si doré remplit les coupes creuses,

Qu’on a l’illusion de boire du soleil.


Buvez quelquefois, vous, les promeneurs paisibles,

Dont le pas lent s’attarde aux chemins sans danger,

A ceux qui, tombés là sous des coups invisibles,

Vous ont gardé la terre où l’on peut vendanger.



Si je pouvais penser, ah ! si je pouvais croire

Qu’un jour j’aurai ma part de leur noble destin,

Que mon sang près du leur coulera…

Quelle gloire!

Comme eux, après ma mort, j’aurai place au festin.



Plutôt que les honneurs de la foule empressée,

Ce qu’ils réclament, c’est, aux soirs insoucieux

Dans le bruit des repas de fête, une pensée,

Et l’hommage attendri d’un toast silencieux.


Buvez ! Dans le vin d’or où passe un reflet rose,

Laissez plus longuement vos lèvres se poser,

Et pensant qu’ils sont morts où la grappe est éclose,

Et ce sera pour eux comme un pieux baiser.

4) Chanson de Poètes de langue française sur Radio Présence Midi-Pyrénées 97.9, le mercredi à 18h 15 et le samedi à 16h 15.

 

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