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Des hommes en trop

29 Oct Publié par dans Littérature | Commentaires

Patrice Jean signe avec L’Homme surnuméraire un roman brillant, à la fois caustique et touchant, autour de deux hommes que tout semble opposer.

Rien ne va plus pour Serge Le Chenadec, un type ordinaire, un «Français moyen». A quarante-cinq ans, cet homme sans qualités, par ailleurs chauve et bedonnant, doit affronter le mépris dont sa femme et leurs deux enfants (des ados bien de leur temps) l’accablent. Comme mari et comme père, il est devenu encombrant, parfait bouc émissaire de petites haines et de frustrations accumulées. Il y aurait bien le travail – il a monté une agence immobilière à Bagneux – pour oublier tout cela, mais il ne peut échapper au désir de son épouse Claire qui veut s’émanciper du patriarcat et de la domination masculine. Elle fait corps avec son époque, Serge s’en détache peu à peu. À Paris, d’autres affres guettent Clément, trente-deux ans, intello précaire ayant enchaîné des petits boulots sans intérêt qui vit avec Lise, prof de lettres dans un grand lycée. Au chômage depuis cinq mois, lui aussi va voir son couple se déliter. Avant cela, sa passion pour la littérature et un coup de piston le font engager dans une maison d’édition.

Quatrième roman de Patrice Jean, L’Homme surnuméraire jongle brillamment avec les registres, passant de la satire sociale au roman réaliste ou au conte. À la manière d’un Benoît Duteurtre, l’écrivain manie l’humour (souvent noir) comme une arme de précision. Rien n’est caricatural cependant sous sa plume, même quand il dépeint des archétypes à l’image de ces belles âmes militant contre les discriminations et la réforme du marché du travail (déjà), œuvrant pour les sans-papiers en lisant Frédéric Lenoir ou Alain Badiou avec barbus à djembés en fond sonore. Ailleurs, la peinture de grands bourgeois et d’intellectuels bouffis d’orgueil vaut aussi le détour.

La belle époque

Tandis que Clément travaille à une nouvelle collection de «Littérature humaniste» éditant des classiques expurgés de leurs pensées incorrectes (atteintes à la dignité de l’homme, à la cause des femmes, au progrès, etc.), ce qui permet de réduire Voyage au bout de la nuit à une plaquette de vingt pages, Serge séjourne chez ses vieux parents en Mayenne. Là-bas, il retrouve Chantal, une ancienne camarade de lycée, une âme simple, une invisible appartenant à «la race des rejetés». Tour à tour acide, drolatique, émouvant, L’Homme surnuméraire brocarde «ces gens qui courent après de nouveaux vêtements, de nouvelles idées censées apporter, à chaque fois, le bonheur», ces profanateurs d’idoles défuntes «se portant au secours d’un présent totalitaire, tout en crachant sur le faible passé, fragile et inconsistant.» Avec brio, Patrice Jean s’autorise mise en abîme et pastiche sans que cela ne nuise à la dynamique et à la cohérence du récit.

On rit devant le spectacle de la comédie sociale, on a le cœur serré face au «désespoir de vies ratées» qui pourraient connaître «la rédemption par l’amour». On pêche encore des considérations de moraliste dans ce roman qui sonde les reins des temps où nous sommes. Exemple : «avez-vous remarqué qu’on se moque à n’en plus finir de cette expression « c’était mieux avant », supposant de ce fait que le « c’est mieux aujourd’hui » n’est en rien ridicule. L’époque s’adore et n’en peut plus de se voir si belle en son miroir. Ma seule consolation, c’est qu’elle passera, et dans mille ans, s’il reste encore des ans, on l’étudiera avec effroi… Rappelez-vous Caligula intronisant son cheval sénateur, eh bien, un rappeur conférencier à Normale Sup, ça ne vous fait pas le même effet ?» Si, forcément.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

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L’Homme surnuméraire, éditions Rue Fromentin, 275 p.

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