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L’homme de cour

17 Oct Publié par dans Littérature | Commentaires

Entre indécence et comique involontaire, Pierre-Louis Basse relate dans Le flâneur de l’Élysée son expérience de conseiller de François Hollande.

Dans son célèbre L’Homme de cour, Baltasar Gracián (1601-1658) invitait «l’homme d’entendement» à fréquenter plutôt «les théâtres de l’héroïsme que les palais de la vanité». C’est la seconde option qu’a choisie l’ancien journaliste et écrivain Pierre-Louis Basse, comme en témoigne son récit Le flâneur de l’Élysée. L’auteur y consigne les années passées (août 2014-janvier 2017) auprès de François Hollande en tant que «conseiller aux grands événements».

Plaisirs élyséens

Sous ce titre, il s’agissait de rédiger des discours, des notes, de préparer des déjeuners ou des dîners «capables de distraire le Prince». La distribution de Légion d’honneur et autres colifichets ne comptait pas pour rien dans cette activité ainsi que le confesse le conseiller («Je ne me suis jamais lassé des remises de décorations.») qui avoue encore : «Une certitude : le président de la République aimait ce genre d’exercice.» Toutefois, il peut y avoir des contretemps. On apprend que l’économiste Thomas Piketty refusa d’être promu au rang de Chevalier. Il nous revient la réaction de Marcel Aymé refusant la Légion d’honneur : «Je les prierais qu’ils voulussent bien, leur Légion d’honneur, se la carrer dans le train comme aussi leurs plaisirs élyséens.» On ne trouvera pas ce genre d’insolences dans Le flâneur de l’Élysée, mais plutôt des considérations extatiques sur le faste du Palais et les ors de la République où «l’harmonie des volumes» et les «parquets dont le vieillissement était adouci par des tapis délirants» suscitent des frissons à Pierre-Louis Basse saisi de «ravissement» devant le ballet des huissiers annonçant l’arrivée du président. À ses yeux, la magnificence des décors se projette sur les proches du maître du château (Gaspard Gantzer, Jean-Pierre Jouyet, Constance Rivière…) : «ils semblaient porter sur eux-mêmes un air, une attitude conformes aux lieux de pouvoir. Ils avaient fini par se confondre  avec la pierre ou les tapisseries. La beauté d’un tel espace. Ils l’incarnaient en quelque sorte.»

Cependant, rien ne vaut l’émotion ressentie quand le Seigneur par un signe, «la plupart du temps, un coup de fil en provenance du secrétariat de la Présidence», convoque ses affidés : «Alors, c’était une sorte de descente échevelée, pleine d’émotion, à l’idée que nous allions nous retrouver, quelques instants plus tard, dans le bureau du président de la République.» «Un dîner ou un déjeuner avec le Président est semblable à une somptueuse sarabande», affirme le serviteur confit de dévotion : «j’éprouvais ce désir brûlant de retrouver mes mots dans ceux du Président.» Tant de bonheur n’empêche pas une sorte de nostalgie par anticipation quand il s’agira de quitter la vie des heureux du monde : «Il nous faudra retrouver la force, le détachement, l’habitude, de ne plus être servi : loufiats magnifiques et tendres, qui vous ouvrent systématiquement cette porte que vous allez franchir. Déjeuners montés à l’étage par des huissiers sympathiques et obligés.»

La nuit des longs couteaux

Le bruit du monde et les maux que traverse le vieux pays n’arrivent pas vraiment aux oreilles de Pierre-Louis Basse. «Il m’avait suffi de quelques mois pour mesurer combien l’épaisseur du réel parvenait, assourdie, jusqu’aux grilles du Palais. C’était une terre devenue lointaine. Je l’avais abandonnée», reconnaît le conseiller dans un accès de lucidité. Évoluant dans «un vaisseau coupé du monde», il a du mal à saisir le réel et la vie concrète, même dans leurs éclats les plus foudroyants. Ainsi, à propos du massacre de Charlie Hebdo, notre homme invoque les mânes d’Alain Badiou – vieille baderne maoïste aux certitudes intactes qui prend des mines de vierge effarouchée lorsque l’on tente de lui extorquer quelques mots de regrets pour les millions de morts de Mao et Pol Pot. «Quant aux tueurs eux-mêmes, je partageais l’analyse du philosophe Alain Badiou : il s’agissait bien de fascistes», écrit Basse. Les frères Kouachi «fascistes», c’est-à-dire disciples de Mussolini et de Georges Valois, lecteurs de Drieu et de Céline. Cela nous avait échappé. Nous pensions naïvement qu’ils se prosternaient devant d’autres dieux. Il fallait oser pour pondre cette nouvelle version du «ça-n’a-rien-à-voir», mais Pierre-Louis Basse ose tout. C’est même à cela qu’on le reconnaît. Voici le genre d’homme qui en 1939 serait parti en guerre contre les tribunaux de l’Inquisition.

Après les fascistes, notre vigilant a identifié un autre péril : les royalistes et l’Action française. «Les jeunes Camelots du roi ressortiront-ils les couteaux», s’inquiète, fine mouche, celui à qui n’a sans doute pas échappé la multiplication des attaques au couteau contre les soldats de la République par de jeunes maurassiens au cri de «Vive le roi !». Heureusement, un homme veille : François Hollande. Basse loue son «extrême sensibilité» et estime qu’il «ne manquait pas grand-chose, décidément, pour que le peuple finisse par l’aimer.» Ben voyons. «Il avait été digne», ajoute-t-il. Digne cet acteur de vaudeville apportant en scooter des croissants à sa maîtresse ? Le paltoquet ridiculisé en direct et en continu par Leonarda ? Le pitre posant avec un sabre offert par les satrapes saoudiens ? Décidément, nous n’avons pas vécu dans le même pays, se dit-on une nouvelle fois en lisant le flagorneur qui évoque «la chance qu’avaient eu les Français durant ces cinq années». Ici, le valet, que l’on imagine fort bien nourri, doit confondre le sort des chômeurs et des «sans-dents» que son maître a multipliés avec le sien.

Un conseiller ne devrait pas écrire ça

En lisant Le flâneur de l’Élysée, on songe aux personnages d’Underground de Kusturica enfermés dans une cave de Belgrade pendant des dizaines d’années et, de fait, totalement ignorants des soubresauts de l’Histoire se déroulant dans leur pays. Sans surprise, l’aveuglement sur soi-même n’est pas le moindre des travers chez l’homme de cour. Renouvelant la vieille parabole de la paille et de la poutre, Basse note en saluant le talent de l’écrivain François Sureau : «Étrange tout de même et contorsions terribles, sachant qu’il demeure la plume de François Fillon. Mais que fait-il dans cette galère ?» Basse, lui, qui se dit communiste (n’a-t-il pas un buste de Lénine et une biographie du maréchal Joukov dans son bureau ?), ne voit rien d’étrange à barboter dans la galère sociale-libérale de Hollande. Il a la contradiction sereine du schizophrène et la contorsion majestueuse d’un gymnaste, voire d’un Houdini. Un vrai magicien. Dans ce registre, il transforme le plomb en or, Hollande en grand président, Sollers en grand écrivain, on en passe. Basse ou la savonnette à vilain des années 2010.

Tel un maître en feu d’artifice, il nous réserve pour la fin les pages les plus ridicules et obscènes d’un livre qui en compte tant. Le «flâneur» monte dans la berline du président, «le genre d’événement qui ne peut laisser personne indifférent» : «Cette fois, je partage pour de bon la banquette arrière du président de la République. Ni vantardise. Ni frime (…) Un mouvement indéfinissable, comme un frisson dans le seul fait d’approcher au plus près celui qui demeure le premier des Français. Il est là, tout entier à côté de moi (…) Il me suffirait d’un geste pour le prendre dans mes bras. C’est mon ami, tout de même. Il me l’a dit un jour dans l’un de ces textos qu’il affectionne.» Ce texte a quelques mérites. Il nous rappelle que le goût des honneurs n’a rien à voir avec l’honneur, que la servilité et la flagornerie demeurent d’une force comique inépuisable. Merci pour ce moment.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Le flâneur de l’Élysée, Stock, 269 p.

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