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À la poursuite du roi Kong

07 Oct Publié par dans Littérature | Commentaires
Michel Le Bris rend hommage avec un roman passionnant à deux aventuriers qui donnèrent naissance à l’un des films les plus marquants de l’histoire du cinéma.
.King Kong de Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack
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Avec Kong, Michel le Bris ne se contente pas de retracer la conception, la réalisation et l’accueil du film mythique sorti en 1933. Ce roman-fleuve de plus de 900 pages est d’abord le portrait de deux aventuriers hors du commun – Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack – qui se rencontrent et deviennent amis au lendemain de la Grande Guerre. Durant le conflit, le premier a été un héros de l’aviation américaine, le second a été mobilisé pour filmer au plus près les combats. De cette expérience, les deux hommes  tirent autant de certitudes que d’interrogations : «La guerre avait tout changé, les conventions romanesques du temps jadis leur paraissaient insupportables. Comment jouer la comédie, se satisfaire de bluettes et de bons sentiments, après ce qu’ils avaient vécu ? La fiction s’était comme épuisée d’un coup dans le gouffre noir de la guerre. N’en restait plus que coques vides, faux-semblants, manières de se cacher la réalité, de n’en plus rien savoir. Ils avaient vu quelque chose, tous deux, dans la guerre, mais comment en rendre compte ? Comment dire le monde ? Rien ne pouvait plus aller comme avant – une autre littérature, un autre cinéma allaient naître, à coup sûr.»
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Michel le Bris

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Cruauté et splendeur du monde

Pour dire le monde, ils vont donc le parcourir et le filmer : «Filmer au plus près du réel. Pas de comédie, pas de fiction, pas d’artifices. Rien que le réel. Quand les hommes, confrontés aux forces déchaînées de la création, doivent, pour survivre, puiser en eux des ressources qu’ils ne soupçonnent pas – et se découvrent alors plus grands qu’eux-mêmes. Filmer la sauvagerie, la cruauté, la splendeur du monde, filmer cette force à l’œuvre aussi au cœur des hommes, tel était leur pacte, oui, depuis la guerre». «Coop» (l’un des premiers volontaires de l’escadrille Kosciuszko rassemblant des pilotes américains auprès de l’armée polonaise contre l’URSS) et «Shorty» assistent à Smyrne aux massacres de Grecs et d’Arméniens par les Turcs. Ils se rendent en Abyssinie, en Syrie, en Irak… Tout cela a des échos très contemporains : «Le droit à l’autodétermination des peuples opprimés ? À peine libres, ils devenaient oppresseurs. Depuis la fin de la guerre tous les soulèvements n’avaient-ils pas été déclenchés au nom de la liberté ? Que les vainqueurs s’empressaient d’étouffer, arrivés au pouvoir. Les rois tombaient, mais pour être remplacés aussitôt par des dictateurs.» Alep est «aux mains de chefs de guerre et de bandits» tandis qu’en Irak les «Kurdes se rebellaient contre la domination arabe, les chiites du sud se rebellaient contre les sunnites, et tout le monde contre les Anglais…» En Iran, les deux amis rencontrent les dernières tribus nomades des Bakthiari. Ils en tirent en 1925 leur premier film documentaire : Grass. Deux ans plus tard suivra Chang tourné au royaume de Siam sur la piste des tigres mangeurs d’hommes et des éléphants.

Royaumes inconnus

Kong plonge dans une époque où toutes les révolutions – esthétiques, politiques, techniques – semblent possibles. L’aviation rapproche les continents (Cooper participe à la création de la Pan Am), le cinéma muet laisse place au parlant : «Lindbergh – Selznick : une nouvelle génération arrivait, en prise directe avec le monde en train de naître.» La crise de 29 passe par là. Les conséquences de la guerre de 14-18 avaient créé des monstres en Allemagne et en Russie, Cooper et Schoedsack vont en inventer un autre pour un film qui mettra en scène le «face-à-face primordial entre l’homme et la nature des origines, le gorille comme point de contact entre le monde et nous. Toute la puissance, toute la fureur du monde, et déjà presque humain…» King Kong sera un projet fou, rendu possible grâce aux progrès des effets spéciaux. Les cinéastes tournent le dos au documentaire, mais n’oublient pas leur quête du réel. Celle-ci passera par la création d’un mythe, par un «mélange de merveilles et de menaces», de conte de fées et de film d’horreur. On connaît la suite : des images devenues légendaires, comme celles du roi Kong au sommet de l’Empire State Building, qui ont donné naissance à une œuvre réconciliant l’art et la culture populaire.

Écrivain, éditeur, fondateur du festival Étonnants voyageurs, Michel Le Bris a rassemblé dans Kong – qui fait aussi écho à son roman La Beauté du monde – ses passions. Il rend hommage à ses maîtres (Conrad, Melville, London…), dresse un tableau bouillonnant et précis de l’âge d’or d’Hollywood avec ses nouveaux nababs. On croise George Cukor, William Wellman ou Fay Wray (l’inoubliable Ann Darrow de King Kong qui tourne la nuit dans les mêmes décors Les Chasses du comte Zaroff réalisé par le seul Schoedsack…). Des Cosaques de Boudienny à l’étonnante Marguerite Harrison, journaliste et espionne, l’écrivain ressuscite quelques figures plus grandes que la vie. «Tous les enfants rêvent aux royaumes inconnus qui les attendent par-delà l’horizon. Et quelques adultes aussi», lit-on à un moment. Le Bris est de ceux-là.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Kong, Grasset, 937 p. / Michel le Bris @ JF Paga

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