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Orhan Pamuk : Istanbul, mon amour

01 Oct Publié par dans Littérature | Commentaires
Dans Cette chose étrange en moi, le prix Nobel de littérature rend hommage à sa ville natale et aux gens ordinaires qui y vivent.
 

Connaissez-vous la boza ? Il s’agit d’une boisson traditionnelle ottomane. À base de céréales, légèrement fermentée, elle contient un peu d’alcool. Les Ottomans l’ignoraient. Par la suite, les plus religieux firent mine de l’ignorer. La boza est en quelque sorte le fil rouge de Cette chose étrange en moi et l’une des raisons de vivre de son héros, Mevlut Karatas, vendeur ambulant de boza. Né en 1957 dans un petit village pauvre d’Anatolie, Mevlut a débarqué à Istanbul – «la capitale du monde» – à l’âge de douze ans avec son père. L’ancienne Constantinople compte trois millions d’habitants, une trentaine d’années plus tard ils seront quinze millions. Après l’école, le jeune garçon accompagne son père qui vend dans les rues du yaourt et de la boza. Mevlut grandira, fera son service militaire, sera serveur, gérant de restaurant, gardien de parking, agent de recouvrement, mais, jamais il n’oubliera d’arpenter Istanbul avec sa perche et ses bidons en criant «bo-zaa».

Il y aura aussi – et surtout – Rayiha dans la vie de Mevlut, cette jeune fille dont il aperçut le visage lors d’un mariage dans son village natal et à laquelle il écrivit des lettres enflammées durant trois ans avant de l’enlever avec l’aide de l’un de ses cousins. Là, l’amoureux transi se rend compte qu’il y a eu erreur : celle qui lui avait chamboulé le cœur était Samiha, sœur cadette de Rayhia… Peu importe, l’amour fera son œuvre et deux filles naîtront après leur mariage.

La vie est un miracle

Sur près de 700 pages, le nouveau roman de l’auteur de Mon nom est Rouge, Neige ou Le Musée de l’innocence retrace, de 1969 à 2012, la destinée de Mevlut, de sa famille, de ses amis. À travers cette chronique – tour à tour picaresque, réaliste, poétique, sociale –, Pamuk rend hommage au petit peuple stambouliote et aux gens ordinaires de cette ville à laquelle il a consacré en 2007 un récit autobiographique (1). Les personnages prennent la parole, se chamaillent, se jalousent. La politique parfois s’en mêle. Mevlut, lui, ne s’en soucie guère. Il a des amis d’extrême droite comme ses cousins très nationalistes et d’extrême gauche comme son vieux complice Ferhat, un alévi (l’alévisme est un courant hétérodoxe de l’islam ; en Turquie, les alévis sont laïcs et majoritairement marqués à gauche). Orhan Pamuk (contraint à un exil temporaire voici quelques années pour avoir évoqué le génocide arménien, ce qui lui valut des menaces de mort) n’occulte pas les sujets qui fâchent – les persécutions des minorités (Grecs et Arméniens en 1955, Grecs en 1964, alévis en 1977), la féroce répression après les coups d’États militaires, le conflit avec les Kurdes – et montre, à petites touches, l’essor des islamistes.

Cependant, c’est bien Istanbul qui constitue le motif central du roman. Au fil des années, on suit ses mutations. Les maisons en bois laissent place à des immeubles, à des passages aériens ou souterrains, des ponts. On démolit, on construit, n’importe où, n’importe comment. La spéculation immobilière fait rage. La «ville au contact du démon du changement» se transforme en mégalopole où les vendeurs ambulants sont devenus anachroniques et dérangeants. Malgré cela, il continue de charrier sa boza dans des rues qui appartiennent à son âme et dans lesquelles il éprouve parfois l’étonnant sentiment «de croiser sa propre jeunesse». Un soir, il est attaqué par des voleurs puis par des chiens. Est-ce un signe ? Ses souvenirs, sa façon de vivre sont peut-être voués à disparaître comme les habitants des vieux immeubles que l’on chasse : «Tandis que cette ancienne population disparaissait en même temps que les immeubles de leur génération, une nouvelle vague de gens s’’installaient dans les immeubles plus hauts, plus repoussants et tout en béton érigés à leur place. À la vue de ces bâtisses de trente ou quarante étages, Mevlut sentait bien qu’il ne faisait pas partie de cette population nouvelle.»

Nulle surprise à ce que Pamuk cite Baudelaire dont le constat désabusé («La forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur d’un mortel.») épouse si bien la mélancolie stambouliote, l’hüzün, dont il est le peintre délicat. Si parfois Mevlut ressent «la peur d’avoir vécu en vain et d’être oublié», il se ressaisit et songe à ce qui, durant toutes ces années, mieux encore que la boza ou que Dieu, l’a fait vivre : «dans cette marée humaine, il n’y a qu’une chose qui permette à l’individu de tenir debout, et cette chose, c’est l’amour.»

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Cette chose étrange en moi, Gallimard, 678 p. 

(1) Istanbul, souvenirs d’une ville vient d’être réédité en version illustrée.

Orhan Pamuk © C. Helie (Gallimard)

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