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Daniel Rondeau : «Parler de la condition humaine en 2017»

25 Sep Publié par dans Littérature | Commentaires
Dans Mécaniques du chaos, l’écrivain met en scène des personnages qui – de France en Orient – voient leurs destins liés par le tumulte des guerres et du terrorisme. Entretien.
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Comment est née l’envie d’écrire un roman sur ces mécaniques très contemporaines du chaos ?
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J’ai eu l’idée de ce roman en 2007. J’avais publié trois ans auparavant Dans la marche du temps, roman qui dressait à travers l’histoire d’un père et d’un fils un portrait de la France au XXème siècle. Je voulais continuer dans cette veine, mais notre pays a changé, et le monde aussi. Nous subissons une incroyable accélération de l’Histoire. La France que je raconte est celle du XXIème siècle J’ai donc commencé à enquêter et j’’ai écrit environ deux cents pages. Ensuite, j’ai été nommé ambassadeur à Malte et je n’ai jamais eu le temps de travailler à ce manuscrit. En rentrant, j’ai publié mon journal intime Vingt ans et plus avant de revenir à ce roman avec toujours la même idée : parler de nous, maintenant. Mais ce que j’avais écrit ne me plaisait plus. Je me suis débarrassé de ce texte en sauvant un seul personnage,  poétique et mélancolique, celui d’un vieil Algérien qui vit dans une cité et qui ne sait plus où il doit vivre ni même où il doit mourir. J’ai tout recommencé avec toujours la même idée : parler de la condition humaine en 2017, parler de nous, avec nos doutes, nos hésitations, nos passions.
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Avez-vous eu non pas des modèles, mais des inspirations pour ce roman polyphonique qui se déroule sur plusieurs continents ?
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J’ai adopté ce plan par séquences courtes sans modèle en tête. Ce découpage donne au roman une certaine vitesse – je ne m’attarde jamais – et correspond à la réalité de notre société mondialisée où nous sommes tous connectés et où la planète ne cesse de rétrécir. Les livres qui m’ont accompagné pendant que j’écrivais étaient le journal de Flaubert et Salammbô. Je lisais également Dostoïevski, John Le Carré ou Martin Amis qui dans Lionel Asbo, l’état de l’Angleterre parlait de son pays aujourd’hui avec un ton formidable. J’allais oublier Les Dieux ont soif d’Anatole France, un grand roman sur la mécanique de la Terreur sous la Révolution française.
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L’Occident n’est pas dénué de responsabilités dans l’émergence du terrorisme islamique qui le frappe ces dernières années. Vous rappelez la faute qu’a été la guerre en Irak en 2003, mais aussi la guerre en Libye où le rôle de la France a été déterminant.
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Les Etats Unis ont installé le chaos en Irak pour longtemps et nous avons déstabilisé une partie de l’Afrique en intervenant en Libye. Je raconte ce qui vient après. Certains personnages sont à la fois victimes et bourreaux. Mais il y en a aussi ceux qui sont tout simplement perdus, comme s’ils avaient perdu le secret de leur propre vie. Tous sont des errants, des déracinés, en Occident et en Orient. Je raconte des chaos familiaux, des vies à la dérive, une étudiante bretonne qui cherche sa liberté, un policier obsédé par son mariage qui sombre. Les parcours des islamistes s’inscrivent davantage dans une violence historique qui engendre un nouveau type de chaos. Chaque époque a ses possédés. Je croise les vies et les destins.
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Vous avez été ambassadeur à Malte qui est l’un des multiples décors de Mécaniques du chaos. En quoi cette expérience et le réel ont-ils nourri votre inspiration ?
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Je me nourris toujours de choses vues, lues, entendues. Ensuite mon imagination se met en auto allumage. Toutes mes expériences ont participé à l’écriture de ce livre. Je n’aurais pas pu faire le portrait de ce vieil Algérien que j’évoquais sans mon expérience d’«établi» en usine après 1968 (1). J’aimerais que vous considériez Mécaniques du chaos comme la somme romanesque de mes engagements personnels et littéraires.  Bien sûr, mon expérience diplomatique m’a servi. J’ai fait le plein de visages, d’histoires, d’émotions. J’ai connu ainsi Habiba, une jeune Somalienne rescapée du naufrage d’une embarcation de migrants, qui est l’un des fils rouges de l’histoire.
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Vous dressez un tableau très sombre de certaines banlieues françaises islamisées et abandonnées au banditisme avec la passivité voire la complicité d’élus locaux. Comment récupérer ces territoires perdus depuis si longtemps, se demande un personnage.
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Grâce au roman à la forme romanesque, j’aborde l’abandon de certaines banlieues aux dealers, aux trafiquants et aux islamistes, ces vies massacrées dans l’indifférence générale. J’évoque notre façon de détourner le regard car cette réalité est aussi complexe qu’insupportable. Le roman fait un portrait de la France d’aujourd’hui. Comment faire pour échapper à ce chaos ? Le problème est que la République dans sa générosité – notamment son œuvre d’éducation – et dans sa fermeté – faire respecter la loi – a été défaillante. La première chose consiste précisément à restaurer la générosité et la fermeté. C’est une œuvre qui ne peut être que collective et nationale. Les discours d’alerte des professeurs, des policiers, des journalistes sur ces problèmes n’ont jamais été écoutés. Dans ces conditions, je me suis dit que la fiction était peut être le meilleur moyen de raconter la réalité et surtout d’être entendu.
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Plusieurs personnages ont par leur passé familial des liens avec la guerre d’Algérie, et notamment ses prémices. «Rien n’aurait donc changé ? Sétif 1945, Paris 2016 : la même guerre qui continue ?» se demande l’un d’eux.

C’est l’un de mes personnages – fils de pieds noirs – qui se pose la question. Je veux simplement montrer à travers lui que l’islamisme radical a toujours existé et qu’il peut s’engouffrer dans des mouvements de revendication politique ou sociale. Nous avons avec l’Algérie une histoire commune, très profonde, très vivante, très contrastée.

Vous mettez en scène des attentats qui frappent la France, mais qui sont différents de ceux que nous avons connus en 2015. Pourquoi ce choix ?

Mécaniques du chaos est un roman, pas un reportage. Pendant que j’écrivais, j’ai été un peu effrayé par la réalité. J’avais l’impression qu’elle allait rattraper  ce que j’écrivais. C’est peut-être absurde, mais je me suis mis à me méfier de ce que j’écrivais. J’avais peur d’une «force prophétique» cachée entre mes lignes.

Votre personnage préféré ?
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Pour les faire exister, je me suis mis dans leur peau à tous, même s’ils sont tous ambigus et complexes, j’ai partagé leurs vies,  sans jamais les juger, y compris les deux personnages – Sami et Emma – qui tournent mal. Bien sûr j’ai un faible pour le jeune orphelin, Harry Potter,  qui se révolte contre la loi de la jungle que l’on veut lui imposer dans sa cité et qui trouve presque seul la voie de son salut. J’ai bien sûr de la tendresse pour l’archéologue, malgré son rapport mal défini au bien et au mal, car sa présence apporte une autre dimension au livre. Je lui dois la mélancolie des ruines, la nostalgie de ce qui n’est plus, une réflexion sur le temps long, les cycles de l’Histoire, la violence éternelle des hommes. Si l’eau de la vie, l’eau de la poésie et l’eau de l’histoire, comme disait Thibaudet, coulent un peu dans les pages de mon roman, c’est grâce à lui.
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Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Mécaniques du chaos, Grasset, 457 p. – Daniel Rondeau © JF Paga

(1) Les «établis» désignaient les militants maoïstes envoyés dans les usines pour travailler comme ouvriers et propager l’idéal révolutionnaire – expérience que Daniel Rondeau, ancien militant de la Gauche prolétarienne, retraçait dans un formidable récit, L’Enthousiasme, paru en 1988 et réédité en 2006 dans Les Cahiers Rouges (Grasset).

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