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Daniel Rondeau dans le chaos du monde

16 Sep Publié par dans Littérature | Commentaires
Avec Mécaniques du chaos, l’écrivain signe un roman virtuose sur le désordre du monde à l’heure du djihad et du terrorisme.

De Malte aux banlieues françaises, de la Turquie à la Tunisie en passant par la Libye, la Syrie et l’Irak en guerre, Mécaniques du chaos entraîne le lecteur à la rencontre de quelques-unes des lignes de front du nouveau désordre mondial. À sa façon, Daniel Rondeau semble illustrer ici la théorie des «six degrés de séparation» d’après laquelle toute personne sur la planète est reliée à n’importe quelle autre selon une chaîne de relations ne dépassant pas cinq individus. De fait, la vingtaine de personnages principaux qu’il met en scène – espions, trafiquants, djihadistes, journalistes, diplomates, archéologues, migrants, hommes d’affaires… – se retrouvent, par-delà les frontières, au cœur d’une intrigue à tiroirs déployée avec virtuosité.

Ce roman polyphonique, usant des outils du thriller et du feuilleton, alterne les points de vue, l’infiniment grand et l’infiniment petit. À un moment, un personnage nous semble décrire l’art de Rondeau : «N’oubliez pas les détails. On a parfois l’impression d’être prisonniers de choses minuscules. C’est le contraire. Observez la réalité comme si vous regardiez un tableau de maître. La vision générale vous donne la composition, le mouvement de l’œuvre, mais tous les historiens de l’art vous le diront, le peintre met aussi son génie dans les détails. C’est la mouche minuscule sur le sein du Christ dans une peinture de la Renaissance. Dans le détail, l’artiste cache ses secrets, ses références, ses insolences, son fétichisme ou ses blagues. Quand on s’approche d’une toile, que l’on prend son temps, on découvre autre chose.»

Choc des civilisations

De fait, ce tableau trépidant d’un monde en ébullition vaut, au-delà de la description d’un conflit déclenché un jour de septembre 2001 («Les avions du 11 Septembre, ce Pearl Harbor du djihad, les Twin Towers foudroyées, en flammes et en poussière, avaient écrit la mort symbolique de New York. La guerre d’Irak avait mis en évidence le délire démocratique d’une nation qui avait porté le glaive dans la chair irakienne, entre le Tigre et l’Euphrate. Depuis le chaos s’étendait. Partout des villes brûlaient.»), pour la variété de ses motifs. Les territoires perdus de la République abandonnés à des caïds islamo-mafieux, l’antisémitisme et le négationnisme proliférant dans ces mêmes banlieues, Fleury-Mérogis devenu «un petit califat», le double ou triple jeu de la Turquie envers l’État islamique et les groupes djihadistes, la reconversion d’officiers de Kadhafi et de Saddam Hussein dans le djihad, le trafic d’œuvres d’art et de pétrole, la tragédie des migrants fuyant guerre et misère : tout cela est évoqué sans didactisme ni manichéisme. La connaissance concrète de la Méditerranée et de l’Orient que l’auteur a développée au cours d’une existence riche de rencontres et d’expériences (Daniel Rondeau a été ambassadeur à Malte ; il a écrit sur Istanbul, Tanger ou le Liban…) n’est pas étrangère à la puissance d’incarnation du roman.

Sans se soucier de déplaire aux apôtres béats du «vivre ensemble» et aux chiens de garde de la lutte contre «l’islamophobie», Rondeau revient sur la guerre d’Algérie et ses prémices, dont le soulèvement de Sétif et les massacres de Français qui avaient «pris tout de suite le caractère de la guerre sainte, du djihad» : «Sétif 1945, Paris 2016 : la même guerre qui continue ?» Ailleurs, un investisseur saoudien confesse que l’arrivée du royaume en Bosnie et au Kosovo n’était qu’un prélude : «Après le Kosovo, notre cheval de Troie, il y aura l’Allemagne. La France et l’Angleterre finiront par suivre.» En France justement, le christianisme est rangé au rayon des accessoires et des souvenirs. Dans les villages désertés du vieux pays, des églises sont abandonnées et vandalisées tandis que les descendants des compagnons de Saint Louis travaillent «pour les fonds de pension américains ou pour les émirs du pétrole.»

Si Mécaniques du chaos distille une sourde mélancolie face à «la disparition progressive mais inéluctable de cette vie chrétienne qui dure depuis deux mille ans» et face à la tragédie de destinées sacrifiées par des croyants qui n’ont d’autre religion que la mort, Daniel Rondeau refuse de désespérer jusqu’au bout. Les touchantes figures d’Habiba et Harry entretiennent le domaine du possible et de l’espérance. Comme le dit un personnage : «Le pire n’est pas toujours sûr.»

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Entretien avec Daniel Rondeau

Mécaniques du chaos, Grasset, 457 p.

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Daniel Rondeau © Jf Paga

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