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Voyage en France

04 Sep Publié par dans Littérature | Commentaires

Avec Faux départ, Marion Messina signe un premier roman impressionnant qui dresse un portrait de la France contemporaine à travers la destinée d’une jeune fille confrontée à un monde sans pitié.

Comment écrire sur le présent, le réel, une société en perpétuel mouvement travaillée par des évolutions structurelles et des bouleversements fulgurants ? Parmi ses outils, le romancier possède le sens de l’observation, l’analyse, l’intuition, la mémoire, l’art de l’anticipation, le raccourci poétique… Le premier roman de Marion Messina, Faux départ, use de tout cela pour peindre un tableau de la France contemporaine. De quoi est-il question ici ? De la misère en milieu étudiant, de la France périurbaine, de l’entrée dans le monde du travail, des conformismes et des modes, de la solitude dans les grandes villes, de la dissolution des rapports humains et des anciennes relations sociales dans le simulacre et la technique… Ainsi présenté, ce vaste programme pourrait rebuter, mais Marion Messina pratique l’art du roman et les libertés qu’il offre plutôt que les lourdeurs du roman à thèse.

Selfies et lieux saints

Comme un François Taillandier ou un Michel Houellebecq, elle confronte au réel les discours et les images, que l’époque produit sur elle-même, pour en relever la dichotomie. De même, elle révèle la coexistence ou la juxtaposition d’éléments disparates – l’une des marques de nos temps présents. Là aussi, le décalage peut créer le rire, l’effroi, le désenchantement, la mélancolie. Exemple : «Dans une agence de marketing web, elle avait rencontré Franck, qui vivait à Saint-Denis, à deux pas de la basilique des rois de France.» Ailleurs, Marion Messina évoque «des selfies dans d’anciens lieux saints». Chocs des civilisations : le «prestige dérobé aux siècles passés» se marie sous nos yeux à une modernité aussi clinquante que vaine.

Le premier personnage que l’on rencontre dans Faux départ est Alejandro, un Colombien de vingt-quatre ans, étudiant en Lettres qui se rêve écrivain et qui a échoué à Grenoble faute de mieux. Son regard d’étranger favorise la distance avec cette France saisie au scalpel. Nous sommes en 2008, le pays ne voit pas encore les effets de la crise et le jeune homme n’apprécie guère les poses d’enfants gâtés des Français, ces citoyens du monde, leur indécrottable sentiment de supériorité : «Il n’aimait pas la culture sociale, l’obsession du consensus, la bonne conscience du Français lettré qui se sent responsable de tous les maux de la planète, de la condition des Roms à la fonte de la calotte glaciaire.» C’est par Alejandro que l’on fait connaissance d’Aurélie, la véritable héroïne du roman.

Âgée de dix-huit ans, elle a grandi dans un HLM de la proche banlieue de Grenoble et a «été élevée dans le conformisme ouvrier et le patriotisme soft, rythmé par les 14-Juillet et les chansons d’Aznavour» de parents qui ont connu «les dernières heures de la décence du mode de vie prolétaire». À la fac de droit, elle découvre l’ennui et la solitude, elle fait partie de ces «petits Blancs aux yeux baissés et aux bras croisés qui transpiraient de malaise». Ses congénères lui donnent le sentiment d’être une étrangère : «Ils s’appelaient Jérémie, Yoann, Julie, Audrey, Aurélie, Benjamin, Émilie, Élodie, Thomas, Kévin, Charlotte, Jérémy ou Yohann. Ils avaient tous le même style vestimentaire ou les mêmes excentricités tolérées : dreads, piercings, sarouels, foulard coloré dans les cheveux, béret de chanteur ayant connu le succès dans les années quatre-vingt-dix.» Leur principal centre d’intérêt oscille entre la cuite passée et la biture à venir. Heureusement, il y a Alejandro, son petit ami. Elle l’a connu dans l’agence d’entretien où les deux étudiants travaillent. Aurélie est un cœur simple, elle est amoureuse, mais lui apprécie plutôt dans leur relation la facilité d’«une vie sexuelle calquée sur l’offre de la téléphonie mobile», sans engagement.

L’enseignement de l’ignorance

À travers l’apprentissage de l’Université par Aurélie, Faux départ nous offre une brillante illustration de ce que le philosophe Jean-Claude Michéa nomma «l’enseignement de l’ignorance»: «Le système scolaire puis universitaire encourageait l’ascension des éléments moyennement compétents au détriment des ultracompétents ou des parfaits incapables. Ces derniers parce qu’ils ne pouvaient pas faire l’affaire, les premiers parce qu’ils risquaient de remettre en cause le système et ses conventions. Le médiocre devait disposer d’une connaissance utile et pratique, qui ne permet pas d’analyser ses fondements idéologiques. Il devenait un technicien d’administration ou d’entreprise après des études supérieures allant du BTS au master. Il maniait l’art du PowerPoint et le jargon du management, s’appuyait beaucoup sur les échelons inférieurs de la hiérarchie pour assurer les aspects concrets du travail auxquels il n’avait pas été formé. Le sujet de l’inutilité de l’enseignement dispensé à l’université était un tabou. On ne courait que très peu le risque d’être lynché, toujours celui d’être incompris.»

Le bac et la fac pour tous ne constituent qu’un parc d’attraction pour retarder l’inscription au chômage ou bien une période de transition avant l’entrée dans le monde du travail. L’égalité des chances, la démocratisation du savoir et de la culture, les perspectives d’ascension sociale héritées des Trente Glorieuses sont des illusions. L’ancienne érudition et la culture générale ont cédé la place à quelques compétences techniques : «on n’avait jamais été aussi diplômé alors que les diplômes n’avaient plus aucune valeur. Elle rencontrait des ingénieurs stupides, des étudiants d’IUFM illettrés, fiers d’avoir atteint un niveau d’instruction élevé sans rougir de leur manque de curiosité et d’ouverture d’esprit. Ils avaient appris par cœur des formules mathématiques, des protocoles de sécurité, des normes d’hygiène, des concepts.»

Aurélie pourrait se contenter, comme tant de ses camarades, de la vie sociale estudiantine, des soirées et des sorties en discothèque, de la sexualité libre et sans contraintes, mais elle n’y arrive pas : «Quelque chose en Aurélie, entre la pudeur et le dégoût, l’empêchait de devenir ce genre de fille à la vie facile et fluide (…) Il y avait un blocage, une envie de ne pas s’exhiber, un désir profond de ne pas tout donner à des inconnus, ni son amitié ni son cul trop facilement. Elle n’était pas coincée, elle trouvait que soudain, tout était devenu trop compliqué. C’était une constante chez les gens, ils n’écoutaient rien. Leurs réponses étaient identiques d’un individu à un autre entre « ouais j’vois » et « han c’est génial ! » L’obsession était à la fête, sans raison particulière, sans euphorie perceptible, il fallait être entouré et avoir des amis, boire, rire et le faire savoir.»

Les invisibles

En quittant sa province pour s’installer dans la capitale, en abandonnant ses études et ce monde de faux-semblants pour travailler comme hôtesse d’accueil, Aurélie pourrait s’émanciper. Elle va découvrir une autre forme d’asservissement, celui des travailleurs pauvres et précaires (vendeuses en boulangerie franchisée, plongeurs, balayeurs, cuisiniers, mécaniciens, assistantes-maternelles, agents de sécurité, femmes de ménage, livreurs…), mal logés dans de lointaines banlieues, passant des heures dans des trains et des métros. Là encore, Faux départ décrit avec une précision d’entomologiste cette France périurbaine, une France des «invisibles» à laquelle appartient également «cette nouvelle génération de faux cadres du tertiaire peu lettrée, peu créative, mais assez chanceuse pour accéder à des postes intermédiaires à peine mieux payés que le Smic.»

Comment trouver sa place dans ce système quand on n’est pas un heureux du monde ? À quoi bon vouloir s’intégrer dans «une classe moyenne abêtie, déliquescente, qui semblait impatiente de liquider le peu de dignité sociale et intellectuelle dont elle aurait pu hériter» ? Aurélie enchaîne les postes d’hôtesse dans des cabinets d’avocats, des chaînes de grande distribution, des musées. Elle a appris à «se draper d’une élégance discount qui ne protège pas de l’hiver» et à atteindre «une forme de perfection dans son travail absurde», en ayant la sensation d’avoir été «sacrifiée sur un autel de bêtise et de renoncements». Elle fréquente des gens de son âge avec la curieuse impression de ne pas avoir «grandi dans le même pays qu’eux» : «Ils méprisaient les syndicalistes, rêvaient du cosmopolitisme mondialisé mais associaient les mots « Arabes » et « racailles », « Roms » et « voleurs ». Ils prétendaient lutter contre les discriminations LGTB, vantaient les mérites du libéralisme économique, considéraient que la France était un pays agonisant et post-soviétique, ils votaient socialiste.» À propos de ce dernier point, rappelons que le roman se déroule entre 2008 et 2010 et que le vote socialiste n’était pas encore une pratique marginale. En revanche, le profil décrit ici n’a pas disparu.

Âme sensible

Dans le Paris dépeint par Marion Messina, des quartiers d’affaires et des écrans plasma diffusant les bulletins de victoire de la mondialisation voisinent avec des décors de Cour des miracles, des stations de métro dégradées, des enseignes de franchises internationales, des vestiges du monde d’avant, des murs recouverts de publicité, des poubelles éventrées. L’Hexagone est devenu un musée touristique, avec ses châteaux, ses fromages et ses vins. Le terroir, le patrimoine et les produits régionaux aident à faire passer «le deuil de l’opulence, le deuil de Paris, le deuil de la France, le deuil du plein emploi.» On fait mine d’oublier cette vie hors sol dans le «vivre ensemble» et le festif : «Il existait à Paris un phénomène amplifié qu’elle avait déjà pu observer en province : les gens n’avaient plus d’âge. Toutes les générations communiaient dans la fête, un mot très général pouvant désigner tout type d’occupation nocturne, du demi de bière en terrasse à la soirée sans fin en discothèque à boire des consos hors de prix – sur fond de musique électronique aux paroles hasardeuses en anglais évoquant le dance-floor ou le sexy.»

Aurélie peut-elle trouver un réconfort, un refuge auprès des hommes de sa génération «abreuvés de pornographie, obsédés par le fun et l’image du jeune qui s’éclate» ? La vie concrète s’est diluée sur les réseaux sociaux et dans les représentations falsifiées : «Il n’y avait que des citoyens libres de s’amuser et de choisir leur solitude en se pensant maîtres de leur vie». Faux départ prend acte de cette mutation et Marion Messina en dissèque les mouvements avec une acuité, une force, une émotion rares. En compagnie de son héroïne, de personnages secondaires ou de silhouettes puissamment incarnées – Alejandro, Malika, Vanessa, Franck ou Benjamin –, la romancière raconte les jeunes années d’un être qui aura connu «le dénuement, la précarité, le sentiment d’abandon, la nostalgie, le manque des siens.» Cette destinée ne laissera pas de marbre les âmes sensibles.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

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