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Au galop de Christian Millau

20 Août Publié par dans Littérature | Commentaires

Cofondateur du Gault & Millau, inspirateur de la « nouvelle cuisine », mais aussi journaliste et écrivain proche des hussards, Christian Millau s’est éteint le 5 août à l’âge de 88 ans.

Né à Paris le 30 décembre 1928, il fait ses débuts dans le journalisme en 1947, collabore au Monde, rejoint en 1951 la revue Opéra fondée par Roger Nimier. Grand reporter, chroniqueur judiciaire, critique littéraire : le jeune Millau touche à tout, mais c’est la critique gastronomique qu’il va renouveler en compagnie d’Henri Gault d’abord dans les colonnes de Paris Presse à partir de 1958 puis en fondant leur propre magazine mensuel en 1969 qui deviendra, trois ans plus tard le guide Gault & Millau. Les deux hommes bousculent le déjà poussiéreux Guide Michelin, ne se contentent pas de décerner des étoiles, mais partagent leurs coups de cœur et leurs coups de griffe. En 1973, ils révolutionnent la gastronomie avec leur manifeste de la Nouvelle cuisine qui a un écho mondial. S’appuyant sur de jeunes chefs créatifs (Michel Guérard, Joël Robuchon, Pierre Gagnaire…) et sur Paul Bocuse, Gault et Millau prônent une cuisine allégée, débarrassée des sauces et du beurre, privilégiant les produits frais, mettant en valeur l’inventivité du chef.

Dans son Dictionnaire amoureux de la gastronomie, paru en 2008, Christian Millau revenait notamment sur cette aventure parfois caricaturée ou recyclée par des copistes sans oublier de brocarder quelques vaches sacrées comme L’Arpège d’Alain Passard («le restaurant herbivore le plus cher de Paris») ou Alain Ducasse («entrepreneur en gastronomie»). Mais celui qui avait fréquenté les meilleures et les plus prestigieuses tables rendait surtout hommage à la simplicité et à la sincérité : «la perfection m’ennuie et j’aime les petits riens du tout qui donnent à la vie un coup de soleil». Affirmant n’avoir jamais cessé d’être un amateur, il saluait encore «l’ingénuité du bistrot avec ses tables de marbre, ses chaises sommaires» ou les «vignerons qui refusent le viol de la terre, de la vigne et du vin».

Jeune homme vert

Si le nom de Christian Millau restera à jamais lié au monde de la gastronomie, il fut aussi un écrivain et un mémorialiste inspiré. En 1999, dans Au galop des hussards, il ressuscitait cette famille informelle et cette aventure littéraire à laquelle il avait participé. Descendant de Russes blancs (voir son livre de souvenirs Bons baisers du Goulag), Millau avait été vacciné très tôt contre le communisme immense et rouge, mais n’en était pas devenu pour autant le chantre d’une droite confite dans les aigreurs antigaullistes issues de Vichy ou de l’Algérie française. Manière d’anarchiste conservateur, ce non-conformiste sans œillères était de ceux «qui refusent de marcher au clairon et au pas cadencé du prêt-à-penser».

Ces dernières années, il ne cessa de se raconter – sans se répéter ni se hausser du col – et de raconter les autres dans des livres subtils, truculents, sensibles. Ainsi, Journal impoli (2011), Journal d’un mauvais français (2012) ou Ravi de vous avoir rencontré (2014) brassaient histoire, politique, littérature, cinéma, actualité. On pouvait croiser dans ces mémoires vagabondes Marcel Aymé, Chester Himes, Simenon, Sagan, Godard, Brassens, Dali, Guitry, Churchill ou Orson Welles. Jacques Tati confia un jour à Millau une ligne de conduite qui était également la sienne : «il faut coller un peu le bordel dans ce monde au carré. Non pas le faire exploser mais, chacun de son côté, sans bannières ni mots d’ordre, verser un peu d’huile dans le moteur et redonner à chacun la fierté d’être un être singulier.»

Aussi, lorsqu’il épinglait les cuistres et les précieux ridicules des temps présents, c’était sans aigreur, avec le sourire de celui qui en a vu d’autres et qui sait que l’imposture est d’abord comique. Même dans son grand âge et alors qu’il avait côtoyé tant de talents voire de génies au cours d’une existence riche de rencontres et d’expériences, Christian Millau récusait la nostalgie stérile. Il était de ces «jeunes hommes verts» restant à l’affût de tout, la curiosité et les passions aiguisées comme au premier jour. On pouvait goûter sa liberté de ton et son insolence dans la revue Service littéraire de son ami François Cérésa. Nous n’oublierons pas le rire, l’esprit, la gaieté, la culture de ce seigneur discret et attentionné. «Le champagne n’est pas obligatoire. Il s’impose uniquement dans deux cas précis : lorsqu’on est heureux et quand on ne l’est pas», écrivait-il. Ces jours-ci, cher Christian, nous ne sommes pas heureux. Le champagne va s’imposer.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

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