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Alger la rouge

11 Août Publié par dans Littérature | Commentaires

Avec son roman Nos années rouges, Anne-Sophie Stefanini retrace les illusions perdues d’une jeune Française venue construire la nouvelle Algérie indépendante.

Alger, 1965 : Catherine est en prison. On l’interroge sur ses «activités terroristes». Le coup d’État de Boumediene vient de renverser le régime de Ben Bella. La jeune femme de vingt-trois ans se souvient de son arrivée à Alger en 1962. Mue par l’idéal communiste que lui avait transmis son père, elle avait milité pour l’indépendance puis, celle-ci acquise, avait décide de quitter la Métropole et de participer à la construction de l’Algérie nouvelle «pour la poésie et la révolution». C’était aussi la possibilité de retrouver son fiancé Vincent qui, lui, avait rejoint l’Algérie dès 1960 afin d’entrer dans l’armée du FLN et dont elle n’a plus eu de nouvelles…

Nos années rouges, second roman d’Anne-Sophie Stefanini, après Vers la mer publié en 2011, retrace l’étonnant destin de cette héroïne qui, adolescente, pensait «que la politique ne servait qu’à séparer les hommes, à éloigner l’amour, à rendre les pères tristes et les filles seules.» Cependant, à son tour, elle succombe à l’attraction de l’engagement, à cette révolution immense et rouge qui surpasse les élans du cœur, les sentiments, les existences programmées. Professeur de français dans un lycée, Catherine est protégée et guidée par Bachir – un ami de son père, membre du Parti communiste algérien depuis les années trente et qui se battit pour la France durant les deux guerres mondiales. Comme d’autres «pieds-rouges», ces Français ayant épousé la cause algérienne, elle est logée dans une villa qui prend des allures de communauté. Avec la ferveur d’une convertie, elle écrit dans un journal, se fond dans le moule offert par les nouveaux maîtres du pays jusqu’à ce que des petits faits dérèglent ce bel ordonnancement.

Désenchantement

Vincent est de retour. L’ancien anarchiste est devenu un homme d’ordre, affilié au pouvoir. Surtout, il y a Ali, issu d’une famille bourgeoise, qui suit des études de droit pour être avocat. Triste, rêveur, fugueur, il promène un regard gris, vit  «avec une ombre, un silence, un fantôme assis à ses côtés». Au communisme, il préfère la poésie, la France des églises et des châteaux qu’il a visitée enfant. À ses côtés, Catherine découvre d’autres valeurs, commence à troquer les obsessions politiques contre la vie, la liberté d’aimer et de penser. Elle découvre aussi Alger et son histoire qui n’a pas commencé avec l’indépendance.

De manière subtile, Nos années rouges est l’histoire d’un engagement et d’un désengagement. Sans le savoir, presque sans s’en apercevoir, Catherine devient stendhalienne. Elle n’est pas faite pour l’obscurité, la clandestinité, l’existence lui réserve d’autres bonheurs. Mais celle qui n’avait pas voulu voir «l’interdiction du Parti communiste, la censure du journal, les manifestations réprimées, les promesses jamais tenues, les amis qui partaient, la fermeture des lieux que nous aimions, la fin de la fête, toutes ces preuves d’une catastrophe imminente» va être rattrapée par l’Histoire. Sur les espérances trahies s’est édifié insidieusement un nouvel ordre, une mise au pas avec son goût de cendres : «les compromis, les mensonges, les lâchetés, les tombes anonymes, les arrangements, les cellules». La fête est finie, les rêveurs sont désormais des fantômes et errent parmi les ruines. Bachir, Vincent, Assia (cette jeune femme qui rêvait de Rome avant de trouver une façon d’être communiste «plus libre, plus joueuse, moins moralisatrice»), Ali et les autres seront dispersés, comme les participants d’une manifestation interdite. «De quels malentendus sont faits nos vies, nos engagements ? De quels fantômes, de quelles inventions ?», songe Catherine. Si Nos années rouges s’inscrit dans une époque et une réalité parfaitement restituées, le propos du roman est plus vaste. À la façon du Roger Vailland de Drôle de jeu ou du Jeune homme seul, Anne-Sophie Stefanini saisit délicatement la tragédie des illusions perdues : «L’âge bleu, celui des certitudes, passe : nous vieillissons, nous perdons tout, nous allons nus.» Sans ostentation, elle fait entendre la mélodie doucement déchirante du désenchantement.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Nos années rouges, Gallimard, 192 p.

Anne-Sophie Stefanini © F. Mantovani – Gallimard

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